Mercredi, 30 novembre 2022
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    Naître pour aimer : “Le monde selon Billy Boy” de Gilles Leroy / “Un pays pour mourir” d’Abdellah Taïa

    Les grands écrivains se reconnaissent dans la poursuite obstinée de leur travail, dans leur façon de continuer ce qu’ils ont déjà écrit et de le recréer pourtant sans cesse avec leur style singulier. Chaque roman fait partie d’un cheminement, d’une quête, sans qu’il y ait ni répétitions ni radotages. On en a comme exemples les auteurs Gilles Leroy et Abdellah Taïa avec leurs récents romans, Le monde selon Billy Boy et Un pays pour mourir.

    Gilles Leroy aime bien raconter des histoires, ça, on le savait, généralement sur le mode biographique ou autobiographique. S’il recolle des fragments de vie de gens célèbres comme Zelda Fitzgerald, épouse de l’écrivain Scott Fitzgerald, dans Alabama Song (prix Goncourt 2007) et Nina Simone dans Nina Simone, roman (2013), s’il met en scène ses histoires d’amour comme dans L’amant russe (2002) et Champsecret (2005), il n’en continue pas moins de nous donner en alternance ses romans familiaux, Maman est morte (1990), Machines à sous (1998) et Grandir (2004), des œuvres magnifiques soit dit en passant.

    Le monde selon Billy Boy est le quatrième volet d’un tableau de famille qui s’affirme comme un retour aux origines, plus même : à un temps amniotique puisque Gilles Leroy décrit les neuf mois précédant sa naissance. Il y a donc sa mère, Élaine, qui a vingt ans et qui a rencontré André alors âgé de dix-sept ans. Nous sommes à la fin des années 1950. Élaine, qui est dactylo, vit avec sa mère et sa sœur, une enfant lourdement handicapée. Ils vivent misérablement.

    Chez André, on est mieux fortuné, le père est boucher; il a une demi-sœur Paule, qui fera tout pour qu’Élaine avorte. André est un beau garçon à la chevelure blonde qui n’a pas envie de faire grand-chose (il deviendra réparateur de machines à sous). L’enfant qui naîtra est Gilles que son père surnommera Billy, diminutif de William, prénom que sa mère a refusé de lui donner.  

    En fait, Gilles est un enfant non désiré par son père, André ayant quitté Élaine en la sachant enceinte — mais il la rejoindra au dernier moment. Gilles sera pourtant un enfant aimé. Et lui, il aimera profondément toute cette grande famille, même cette Paule au caractère instable qu’il réussit à rendre sympathique.

    Le romancier déborde d’amour — et ça, on le savait —, mais cette fois cet amour baigne dans une mélancolie poignante. Son écriture subtile et délicate décrit une venue au monde presque utopique. Avec ce livre bouleversant, Gilles Leroy offre un cadeau magnifique à ses parents — et à nous aussi. 

    Un pays pour mourir / Abdellah Taïa

    Abdellah Taïa est un écrivain marocain qui vit à Paris et qui n’a eu de cesse d’évoquer sa vie et son pays dans ses livres précédents, L’Armée du Salut (2006), Une mélancolie arabe (2008), Le Jour du roi (2010) et Infidèles (2012), des romans beaucoup moins radieux que ceux de Gilles Leroy. Un pays pour mourir ne contredira pas cette affirmation, Taïa continuant d’écrire des vies âpres, brisées, improbables, dans une atmosphère de chagrin et de nostalgie qui a pour centre la perte du pays par l’exil et celle de la famille pour cause de sexualité (dont l’homosexualité).

    On s’évade de son pays et on n’a plus rien, sinon la prostitution, pour maintenir un brin d’espoir dans ce qui est une survie. Un pays pour mourir évoque trois vies douloureuses sous forme de fragments à la narration éclatée.

    Celle de Zahira, prostituée marocaine sur le déclin, hantée par son père, et par sa sœur qui a disparu pour aller vivre ailleurs. Celle d’Aziz, un jeune Algérien, qui lui se prostitue et qui se fera opérer pour devenir une femme; il n’en sera pas moins malheureux. Celle de Motjiba, un révolutionnaire iranien ayant fui son pays de mollahs, journaliste homosexuel qui travaille pour The Guardian.

    Ces trois êtres en déshérence se rencontrent au centre de cette ville froide qu’est Paris, dans la même révolte de leur situation, dans une même insatisfaction mortelle. Ils ne peuvent avoir que des rêves pour échapper à la tristesse et à la pauvreté. Ils sont nés pour aimer certes, mais mourront-ils sans connaître véritablement l’amour?

    Telle est la question qui surgit à la lecture de ce livre terrible qui décrit sans fard des vies de misère, avec une puissance poétique hallucinante. On en sera longtemps hanté.  

    Le monde selon Billy Boy / Gilles Leroy. Paris: Gallimard, 2015. 252p.

    Un pays pour mourir / Abdellah Taïa. Paris: Éditions du Seuil, 2015. 164p.

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