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    LA MEILLEURE JEUNESSE : “Les ragazzi” de Pier Paolo Pasolini

    Une nouvelle traduction des Ragazzi de Pier Paolo Pasolini vient de paraître. Ce roman qui avait paru originalement en 1955 marqua l’entrée dans le monde de la prose narrative, Pasolini n’avait alors publié que des recueils de poésie. Le livre suscite des louanges, mais crée aussi des polémiques (nous y reviendrons).

    Les Ragazzi di vita, son titre italien, est traduit une première fois en français par Gérard-Georges Lemaire en 1958. Voici que les Éditions Buchet-Chastel, qui avaient publié cette première traduction, mettent sur le marché une nouvelle signée par Jean-Paul Manganaro, lui aussi excellent traducteur. 

    Si cette dernière édition se veut plus fidèle au dialecte romain (le romanesco) qu’utilise abondamment Pasolini dans les dialogues et les descriptions, contrairement à celui traduit par Lemaire qui se voulait moins brut, cela ne change en rien la portée du roman si ce n’est que cela pourra apporter une certaine difficulté de lecture.

    L’aspect cru et cruel de la réalité des jeunes adolescents décrite par le romancier n’en est pas affecté. Cette traduction du romanesco montre combien ce livre bouleversait le visage littéraire italien de l’époque dans la description de la jeunesse romaine prolétaire en faisant surgir un univers complètement « nouveau » tant par la structure du roman, la composition de ses chapitres, la narration purement descriptive avec son côté documentaire, le choix des personnages et, naturellement, la langue des dialogues.

    Ce qui n’ira pas, vous imaginez bien, sans créer des scandales et même un procès pour pornographie, le 4e déjà de ce qui sera une longue liste de 33 procédures judiciaires qui rendront plus qu’éprouvante la vie de cet écrivain et cinéaste : un martyre. 

    Quand il entreprend l’écriture des Ragazzi di vita, Pasolini, grand lecteur de Proust, veut s’éloigner de « l’écriture bourgeoise ». Lui, qui a vécu dans les zones pauvres de la Ville Éternelle à son arrivée du Frioul et y avait enseigné, voulait représenter la vraie vie. Il se tourne donc vers les borgates et les adolescents qu’il avait fréquentés. Il a par ailleurs une passion quasi mystique pour les dialectes; il avait déjà utilisé le frioulan pour sa poésie; il admirait l’innovateur de la langue du poète, nouvelliste et homme de théâtre qu’était Carlo Emilio Gadda. Ce sera à partir de cette chimie d’influences linguistiques et anthropologiques que naîtront Les ragazzi. 

    Le roman sort donc en 1955 et le succès est immédiat. C’est le livre dont on parle, car la critique est déchaînée, en particulier celle qui œuvre dans la presse communiste. Celle-ci accuse l’écrivain de mépris pour la classe ouvrière, de superficialité, tandis que les critiques de droite déclarent le roman morbide, obscène – s’ensuivra un procès, duquel Pasolini est innocenté. 

    Qui sont ces « garçons de vie » ? Ce sont des adolescents du sous-prolétariat urbain qui déambulent dans une ville ayant subi les dégâts de la guerre. Nous sommes en 1946, en été. Ils vivent d’expédients dans des quartiers en construction et des terrains vagues. Tout y est désolé, sale : l’herbe est brûlée par le soleil, l’eau croupit à cause de la chaleur. Le paysage que décrit Pasolini n’a rien de beau, seuls les adolescents y mettront un éclat, une incandescence, un bouillon de vie violente (le deuxième roman de PPP a pour titre Une vie violente).

    Oui, en effet, ces jeunes hommes sont comme des bêtes dans une ville qui les refusent. Ils sont laissés à eux-mêmes, ils chapardent, cherchent de quoi manger. Ils sont comme cette hirondelle tombée à l’eau qui est en train de se noyer, mais que Riccetto, un des personnages principaux, va arracher à la noyade. Pasolini voyait Riccetto, Marcello, Agnolo et les autres comme des victimes de l’industrialisation, machine à broyer les citoyens, qui sera un des leitmotivs de ses futurs combats.

    Dans la dégradation sociale où subsistent misère et ennui, ne reste à ces adolescents que leur corps, qui devient alors un objet sacré. C’est ainsi que le romancier les sauvent du désastre, de l’indifférence dans laquelle on les enferme, du mépris dont ils sont l’objet. Leur langue, ce dialecte, leur permet de s’affirmer. C’est avec elle et leur corps qu’ils opposent une résistance à leur disparition comme conscience. Avec leur instinct animal, ils représentent la meilleure jeunesse (pour reprendre un titre d’un recueil de PPP).

    Le roman est une déclaration d’amour au petit peuple romain. À cette époque, Pasolini est contre le néo-réalisme, mais pas contre la réalité, qu’il décrit de manière objective, presque mécanique. Il n’y a pas de surmoi narratif qui expliquerait les gestes et pensées des personnages et formulerait une morale. Le livre ressemble à un documentaire : l’auteur recueille ce qui est entendu et vu et les restitue sans faux-fuyants ni digressions ornementales ou inutiles.

    Ce qui est là est là. La vie est implacable, et le style pasolinien l’est aussi. Et la vie des adolescents peut ainsi se révéler, c’est-à-dire être littéralement une révélation : un geste pour dévoiler une vérité cachée. Les ragazzi, par leur énergie, leur exaltation, la vitalité de leur langue comme expression de leur humanité profonde, écrivent, à travers Pasolini, le grand manuel de la survie.  

    Les ragazzi / Pier Paolo Pasolini, traduit de l’italien (romanesco)et préfacé par Jean-Paul Manganaro. Paris: Buchet-Chastel, 2016. 315p.

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