Lundi, 27 juin 2022
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    Pour briser l’isolement amplifié par la COVID

    La perturbation des services de santé et de soutien essentiels, couplée aux nouvelles pressions en matière de santé mentale et de finances, pèse lourd sur nos communautés LGBTQ2+ déjà marginalisées. Les incertitudes quant à l’évolution de la pandémie et à sa fin exigeaient des réponses pour aider à maintenir la résilience des communautés queer et trans.

    Projet psychosocial à la Clinique L’actuel

    Tant Interligne, la Fondation Émergence que l’ARC, pour n’en nommer que trois — ont mis sur pieds des stratégies communautaires pour venir en aide à ceux qui demandaient de l’aide. De son côté, la clinique L’actuel a décidé, dès l’automne dernier, d’être pro-active et a mis sur pied un projet pour soutenir les patients de la clinique. Rencontre avec le Dr Réjean Thomas et Jonathan Bacon, coordonnateur de l’intervention à L’Actuel.

    Depuis que la COVID 19 est entrée dans nos vies, ici, en février 2020, son impact a été immense dans presque toutes les sphères de l’activité humaine. J’aimerais, d’emblée, qu’on parle des liens existants entre la COVID-19 et la hausse des besoins en santé mentale au sein de la communauté.
    Dr Réjean Thomas: En ce qui concerne les personnes vivant avec le VIH à qui s’adresse notre projet — mais ça vaudrait aussi pour d’autres de nos patients qui ne vivent pas avec le VIH — elles vivent beaucoup d’isolement.

    Il y a plusieurs facteurs, dont la stigmatisation et la discrimination (comme hommes gais ou comme séropositifs) qui contribuent à des problèmes tels que l’anxiété, la dépression et la solitude. Et les règles adoptées pour la distanciation sociale et physique — bien qu’essentielles pour diminuer les transmissions —ont clairement exacerbé les besoins de santé mentale en limitant l’accès au soutien social des amis ou des partenaires rencontrés dans les bars et les autres lieux de socialisation. Pour de nombreuses personnes issues des communautés LGBTQ2+, les bars, les célébrations de la Fierté ainsi que d’autres évènements sociaux sont autant d’occasions de prendre du recul par rapport aux problématiques de la maison, du travail ou du quotidien. Tout le monde n’a pas un réseau social développé et quand bien même en ont-ils un, la distanciation physique leur a fait perdre de vue certaines personnes de ce réseau. C’est vrai en particulier chez les personnes vieillissantes, mais pas uniquement.

    Avec une vie sociale réduite à néant, on peut dire que le besoin de soutien psychologique devenait plus criant…
    Dr Réjean Thomas: L’idée du projet est bien simple, c’est d’appeler les patients et de prendre des nouvelles d’eux, de voir comment ils vont. Et pour plusieurs, c’était la première fois de la semaine ou depuis beaucoup plus longtemps qu’ils parlaient à quelqu’un de vive voix. Au niveau de la santé publique, on aurait dû développer un programme de santé mentale, de la même manière que le gouvernement a élaboré des plans de sécurité financière pour les individus et les entreprises… Dès le départ, l’OMS a averti que les problèmes de santé mentale allaient augmenter à cause de la COVID. Je ne sais pas comment ça se déroule ailleurs, mais ici on partait avec un problème supplémentaire de manque de ressources humaines. Et ce n’est pas en poussant le 811 qu’on va régler les choses… 100 millions ont été investis en santé mentale depuis le début de la pandémie, mais sur le terrain on ne voit pas grand impact d’autant moins que les besoins sont immenses…

    Et les ressources humaines en santé mentale — qu’il s’agisse de psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux ou de médecins étaient déjà insuffisantes pour répondre aux besoins avant la crise causée par la COVID. Il y a fort à faire pour répondre aux besoins actuels… les listes d’attentes sont très longues (on parle de plusieurs mois pour voir un.e psychologue ou un.e psychiatre…, ce qui n’a évidemment pas de bon sens).

    Dans la situation actuelle où la santé mentale de bien des patients est affectée par la COVID, avez-vous constaté des changements concernant l’adhérence au traitement d’antirétroviraux? Si oui, quels seraient potentiellement les risques et que préconisez-vous le cas échéant?
    Dr Réjean Thomas: C’est aussi parce que nous avons eu peur que l’adhérence au traitement des patients diminuent que nous avons mis en place ce réseau de soutien. Cela nous a permis, entre autres, de vérifier la date de rendez-vous (RDV) des patients et, si cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas vu leur médecin, de leur fixer un RDV. Si la thérapie n’est pas prise de façon optimale, il y a des risques de rebonds de la charge virale et de développement de comorbidités. Par ailleurs, on a constaté que le nombre de visites de suivi des patients sous PrEP a un peu diminué depuis le début de la pandémie, ce qui peut placer les personnes en situation de risque par rapport au VIH.

    Parlez-nous du projet de la clinique l’Actuel. Ça consiste en quoi précisément ?
    Dr Réjean Thomas: Jonathan Bacon: En résumé, avec le soutien de ViiV, la Clinique a engagé, depuis septembre, une intervenante sociale, Sarah, qui a pour rôle de contacter nos patients vivant avec le VIH et âgés de plus de 55 ans qu’on avait identifiés comme plus vulnérables face aux problèmes potentiels de santé mentale.

    Et vous avez évalué leur degré de vulnérabilité comment? Parce que plus isolés?
    Dr Réjean Thomas: Oui plus isolés, plus âgés, vivant avec le VIH et, souvent, avec d’autres comorbidités. Une sélection initiale s’est faite en collaboration avec les médecins. A l’occasion de chaque appel avec un patient sélectionné, Sarah utilise différentes échelles d’évaluation en santé mentale pour identifier la situation propre à chacun. En fonction des résultats et en discutant avec le patient, ils établissent ensemble si c’est elle qui effectue le suivi à court terme ou si elle fait des références et facilite le lien avec des services externes ou encore, dans les cas un peu plus complexes, elle réfère le patient au travailleur social qu’on a la chance d’avoir à la clinique. Au début de la pandémie, on a rapidement eu le sentiment que de nombreux patients iraient encore moins bien précisément à cause de la pandémie. Effectivement, dès qu’on a commencé le projet, on a constaté que l’impact de la COVID sur la santé mentale était encore plus grand que ce qu’on avait pu prévoir… D’autant plus que peu de temps après le début de la pandémie, il est devenu clair que la détresse allait empirer bien avant de disparaître.

    Car beaucoup de monde a perdu son emploi. Le stress et l’anxiété liés à l’insécurité financière et à l’avenir a augmenté. Et ça me semble encore plus prégnant depuis le second confinement en décembre dernier. Tous les gens qui sont dans le milieu de la restauration, des bars, du tourisme, de l’aviation, des arts et de la culture, sont non seulement souvent sans emploi, mais ils entendent que la reprise dans certains secteurs ne se fera qu’en 2022 ou en 2023… Et beaucoup d’entre eux font partie de la communauté LGBTQ2+ qui, selon moi, a été touchée très
    fortement.

    On a constaté que plus de 60% des patients rejoints, vivaient un niveau de stress très élevé — soit de l’anxiété, de la détresse psychologique ou étaient en dépression ou encore un mélange de tout ça. Et ceux qui étaient déjà fragiles avant l’arrivée de la crise, leur état est devenu encore plus critique. Ils sont davantage vulnérables ou ont clairement besoin de soins et de soutien. Et même si tout le monde est vacciné en septembre, ça ne veut pas dire que les problèmes en santé mentale vont disparaître pour autant. Sans nécessairement devenir chroniques, ils risquent de perdurer un bon moment. Une personne sous médication à cause d’une dépression provoquée ou accentuée par la crise actuelle, n’arrêtera pas du jour au lendemain ses antidépresseurs parce qu’elle vient de se faire vacciner. C’est un processus beaucoup plus long et plus complexe.

    D’ailleurs, si j’ai bien compris, pour garder ce lien, ce contact humain avec le patient, vous avez continué le présentiel à L’Actuel et d’offrir aux patients qui le désiraient le choix d’une consultation médicale «en personne»…
    Dr Réjean Thomas: Oui, c’est un choix que nous avons fait au début de la pandémie pour deux raisons. Dans la santé sexuelle, il y a de toute façon les tests de laboratoire qu’on doit faire en personne. Si tu es inquiet d’avoir contracté une ITS, une consultation téléphonique ce n’est pas optimal. Par expérience, les gens trouvent plus rassurant de voir leur médecin. Et il y a les patients sous PrEP. On ne peut pas vraiment renouveler la PrEP sans les rencontrer, sans faire de tests de laboratoire. Et il est hors de question d’envoyer les personnes qui vivent avec le VIH à l’hôpital pour leur suivi.

    Au début, ça a été un peu compliqué, car certains membres du personnel étaient stressés et il fallait prouver que nous avions mis en place un protocole de protection en béton. On a dû faire du bon travail car il n’y a pas eu une seule éclosion de cas à l’Actuel.

    On a même continué, tous les matins à faire la clinique sans rendez-vous dont 80% des patients sont des urgences ITS et pas des patients réguliers de la clinique, étant donné que nous sommes un centre de référence en santé sexuelle pour toute la région de Montréal. Plusieurs cliniques et CLSC ont vu une partie importante de leur personnel se déployer ailleurs dans le réseau de la santé, ce qui a engendré des délais d’attente pour de nombreux services réguliers, dont ceux en santé sexuelle. À l’occasion d’une consultation sans rendez-vous, un patient me disait cette semaine qu’à son CLSC, on ne pouvait pas faire son test de gonorrhée et lui donner de prescriptions avant un mois… C’est douloureux, une gonorrhée. J’ai aussi vu un cas de neuro-syphilis qui avait été diagnostiqué comme autre chose, etc. Je ne dis pas qu’on ne peut pas donner de conseils sur la santé sexuelle à distance, mais il y a toujours les tests de laboratoire. Au départ, notre clientèle est vulnérable, alors le fait de les voir en personne facilite la discussion qu’on a. On parle de la raison principale de la visite, mais on pose plus de questions si on a l’impression que quelque chose ne va pas. Il y a aussi le langage corporel, le regard, l’examen physique. Et en cette période où on ne voit pas grand monde, la rencontre qu’ils ont avec nous est très importante pour les patients. Certains en profitent pour poser des questions et s’informer sur les cas asymptomatiques à la COVID ou nous demander ce qu’on pense du vaccin, par exemple.

    Jonathan Bacon: J’ajouterais aussi que le fait que la clinique soit restée ouverte a grandement contribué au succès du projet. Quand Sarah contacte chacun des patients, dans la discussion qu’elle a avec eux, elle leur rappelle qu’ils ont la possibilité de voir leur médecin en personne. Plusieurs ont dit trouver ça rassurant, puisque bien des cliniques ont réduit leurs services et leurs heures d’ouverture.

    Dr Réjean Thomas: Je comprends que ce soit un choix personnel, mais je m’explique mal qu’autant de médecins fassent encore uniquement des consultations téléphoniques, alors qu’il est possible de rencontrer les patients avec très peu de risques en suivant un protocole strict. Peut-être n’a-t-on pas la même vision parce qu’on a traversé l’épidémie du sida dans sa période la plus dure, alors que les patients mourraient et qu’on pouvait juste soulager leur souffrance ou les écouter… Disons que ça change les perspectives et qu’on place le contact humain avant tout.

    INFOS | cliniquelactuel.com | viivhealthcare.com

    ViiV


    Cette entrevue a été rendue possible
    grâce au soutien de VIIV Healthcare

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