Samedi, 25 juin 2022
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    À l’assaut de l’homophobie du langage

    Pierre-Luc Landry et Florian Grandena n’ont que faire de la tolérance des hétéros cis. Ils n’ont aucune envie qu’on parle des personnes LGBTQ+ comme des êtres normaux ou qu’on justifie leur existence en évoquant la présence de comportements homosexuels chez plusieurs espèces animales. Dans La guerre est dans les mots et il faut les crier, les deux universitaires offre un mélange de recherches et de provocation pour renverser la situation.


    Pourquoi faut-il livrer une guerre dans notre façon de nommer les choses?
    Florian : Parce que les mots nous construisent, nous créent et nous détruisent. Choisir les bons mots pour décrire nos expériences est l’une des choses les plus importantes qu’on puisse faire.

    PL : On a été victimes de violence verbale toute notre vie. Certaines personnes se sont réapproprié les termes queer ou tapette, mais quand on creuse, on comprend que le choix des mots va plus loin que ces insultes-là et que c’est un mécanisme de contrôle. Peut-être que ça nous interpelle davantage en tant qu’universitaires et écrivains, mais la puissance des mots touche toutle monde.


    Vous grattez « le vernis sur cette tolérance à la noix » pour montrer la situation telle qu’elle est. Où en sommes-nous?
    PL : En société, la tolérance, même si on n’aime pas trop le terme, est bien réelle dans certains espaces, surtout universitaires, artistiques et médiatiques. Par contre, si on regarde le monde politique, en Floride, une loi vient d’être adoptée pour empêcher les écoles de parler d’orientation sexuelle, sauf d’hétérosexualité, avant la 3e année. Chez nous, il y a aussi des choses assez graves qui se produisent. On ne peut pas comparer la situation à ce qui se passait dans années 1950 ou 1990, mais toutes les communautés LGBTQ+ n’avancent pas à la même vitesse. Il y a de réels glissements vers des idéologies de droite ou quelque chose de plus exclusif. Quand on gratte le vernis, on réalise qu’il y a encore beaucoup de moisissure derrière la peinture.

    Que reprochez-vous au concept de « normalisation » des sexualités non-hétéros et des identités non-cis?
    Florian : Il y a des injonctions à la normalité uniquement pour les groupes minoritaires et jamais pour le groupe dominant. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la tolérance est pour moi l’un des concepts les plus problématiques quand on parle d’identités de genre, sexuelles ou culturelles. Derrière cette tolérance, il y a une idée de supériorité morale et un droit au jugement du groupe majoritaire. C’est une autre forme d’homophobie. Comme si on me disait : « J’ai la grandeur d’âme de vous accepter. » La normalisation se fait sur des codes lexicaux, vestimentaires et culturels du groupe
    dominant. Plutôt que de nous accepter pour ce qu’on est, on nous propose une espèce de déclinaison du groupe dominant.

    PL : La tolérance et la norme sont des outils d’assimilation. Le problème est qu’on ne remet pas en question la norme. On l’élargit un peu pour faire entrer autre chose, mais elle reste effective. Ça me fait penser au concept de color blindness, lorsque certaines personnes affirment ne pas voir la couleur des gens. Ça invisibilise complètement l’expérience réelle des personnes de couleurs, tout comme c’est le cas avec les personnes queers. Dans un monde idéal, il y aurait plus de diversité et non une uniformisation.

    Florian Grandena


    Vous dites ne plus vouloir être des collaborateurs de notre invisibilité, mais plutôt les artisans de notre émancipation. De quelle façon les personnes LGBTQ+ participent à leur invisibilisation?
    PL : En tant qu’écrivain, je l’ai vécu en soumettant des textes. On m’a dit très souvent d’atténuer un aspect qui serait « trop gai » ou « trop niché ». On m’a mentionné qu’on ne pouvait pas publier trop d’auteurs gais. Ça ne s’est pas passé dans les années 1940 ou 2000. J’ai publié mon premier roman en 2013 et ça m’est arrivé encore récemment, quand une revue littéraire très connue a censuré un de mes textes. Depuis quelques années, on parle beaucoup de cancel culture, mais qui a été censuré et annulé depuis des siècles? Les populations marginalisées. J’ai participé à ma propre invisibilisation en atténuant des aspects de ma personnalité et de mon travail. Ça suffit.

    Florian : Quand on marche dans la rue et qu’on se fait traiter de fucking faggot, on s’invisibilise en faisant comme si de rien n’était et en laissant l’insulte flotter comme si la personne avait raison. Par ailleurs, en milieu professionnel, il m’arrive souvent d’édulcorer certains propos, car je suis le seul gai de mon département.

    Vous revendiquez pourtant le droit d’être insolents dans le livre. Pensez-vous faire avancer les choses avec la confrontation?
    PL : Le ton provocateur est assumé. Par exemple, si on pense à l’image de la drag queen ou des drags kings, on réalise qu’elles jouent sur les codes, brouillent les frontières, provoquent et peuvent générer des réactions de dégoût, de mépris ou de confirmation des préjugés, mais plus on les voit, plus elles deviennent habituelles et plus elles ont leur place, même si ça se fait parfois au prix de certaines concessions. Pour nous, c’est un peu ça aussi. Peut-être que certaines personnes liront notre livre en confirmant leurs préjugés. D’autres sont déjà d’accord avec nous. Mais il y a peut-être des gens sur la ligne, qui n’ont pas considéré certaines choses, et qui vont bouger grâce au livre.


    INFOS | La guerre est dans les mots et il faut les crier
    Par Florian Grandena et Pierre-Luc Landry.
    Illustrations d’Antoine Charbonneau-Demers, Éditions Triptyque, 2022

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