Mercredi, 8 février 2023
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    Robert Laliberté, un héros de notre histoire

    Un photographe c’est d’abord un œil. Quelqu’un qui voit (ce que les autres ne perçoivent pas). Quelqu’un qui donne à voir aussi, par le biais d’un cliché. L’instant fugace — une fraction de seconde — qu’il a su fixer et rendre éternel en le magnifiant grâce à son appareil. Cet éphémère qui, aussitôt capté, n’existe plus que sur la pellicule, tel un leurre. Le célèbre « ça-a-été » de Roland Barthes, indiquant que le temps a été suspendu, stoppé, même si l’on sait qu’il ne s’arrête jamais ; que le moment saisi a bien eu lieu mais qu’il n’est plus. Qu’il n’en reste qu’une trace, une empreinte, un simulacre.

    Ce sont sans doute de telles considérations qui habitent et animent Robert Laliberté lorsqu’il est à l’œuvre. Dans un entretien de 1985, alors qu’il est portraitiste et photographe de plateau pour différents théâtres, il confie que c’est l’univers de la scène qui lui a permis de « savoir distinguer “l’instant décisif”, être éveillé face à ce qui se passe de l’autre côté de la caméra 1. » Originaire du quartier Limoilou à Québec, Robert Laliberté séjourne quelque temps en Californie avant de s’installer dans la métropole en 1975. Il a 24 ans et entreprend des études à la succursale montréalaise de la School of Modern Photography de New York. À titre de pigiste, il touche à divers secteurs allant du portrait à l’éditorial, de la publicité à la mode. Au fil des ans,l réalisera plus d’une centaine de pages couvertures des magazines Fugues et Zip, mais également une dizaine pour Cahiers de théâtre et Jeu.; des couvertures de livres, dont celles du Journal de l’infidèle de Pierre Salducci et de Nous étions l’Histoire en marche de Felice Picana ; des affiches, notamment pour SÉRO ZÉRO prônant « Le plaisir du latex » et pour la Journée nationale de lutte contre l’homophobie ; également, des pubs et des catalogues pour le sex-shop Priape (où il sera directeur artistique durant près de vingt ans), pour Gregg et CruiseLine montrant de beaux mecs musculeux bardés de cuir ou exhibant de courts slips sexy.

    Plus tard, avec la complicité de l’artiste Robert Ouellet et du maquilleur Jean-Charles Pelchat, il crée une galerie de portraits en n/b intitulée Incognito. S’inspirant de personnalités connues — Colette, Jésus sur la Croix… — ou de personnages purement fictifs mais inscrits dans l’imaginaire collectif telles les figures de l’espion, du clown, du fermier et du séducteur Gino, il tente de faire ressortir « le caractère particulier de [chacun] 2. » Une approche qu’il reprend dans ses clichés d’individus anonymes ou de gens renommés : André Melançon, Pierre Falardeau, Robert Lepage, Michel Lemieux, Francine Grimaldi, le maire Jean Drapeau et Janette Bertrand. Œuvrant à cette époque comme bénévole et photographe officiel pour les Petits frères des pauvres, il immortalise « des centaines de personnes âgées dans leur quotidien, contribuant à mettre en relief une facette inéluctable de l’humain, la vieillesse et la déchéance physique qui l’accompagne 3. » Car, précise-t-il, « au-delà du corps flétri existe l’âme, éternellement jeune, à laquelle j’associe le cœur, générateur de lumière et d’émotions 4. » Il présente cette recherche dans l’exposition Quand les rides du corps nous parlent du cœur et, en 1988, fait paraître l’album Au fil de l’âge où ses images sont juxtaposées à de courts textes signés Hubert de Ravinel.

    Cette sensibilité à l’Autre, cet humanisme, ils se manifestent pareillement dans ses séries Prises de rue, illustrant des scènes croquées spontanément au hasard de ses rencontres dans plusieurs villes du monde. Voulant avant tout susciter une émotion, elles cherchent à révéler « les petits riens de la vie quotidienne et en faire ressortir toute la profondeur, l’humanité, la tendresse et la douceur 5. » Dans ses nus masculins, ce que Robert Laliberté fait ressortir c’est la virilité de ses modèles. « Leur beauté plastique, souligne Marcel F. Raymond, les poses sensuelles, souvent théâtrales, exacerbent la vigueur et l’assurance du mâle. […] Ces jeunes hommes sont beaux et désirables, ils le savent et le photographe le proclame à tous 6. »

    Et, même si les corps sont souvent mis en scène et « deviennent, sous son éclairage, des objets malléables qui font ressortir la pureté des formes 7 », c’est toujours l’âme du sujet qu’il entend dévoiler en privilégiant des images qui « sont le résultat d’une impulsion soudaine et sont captées sur le vif du moment, ce qui tend à conférer à l’élément “âme”  le caractère de la vie 8. » À d’autres périodes de son parcours, en 2008 par exemple, lors de l’exposition Traces à la Maison de la culture Marie-Uguay, des corps déifiés exaltant la perfection et la jeunesse sont recouverts de tatouages et de graffitis. Par la technique du photomontage numérique, ils sont métamorphosés en « compositions tantôt fantaisistes, tantôt épurées, qui transportent dans un monde onirique [et] un temps indéfini 9. »

    Lauréat, en 2002, du Prix Arc-en-ciel pour la Culture, l’Écomusée du fier monde à Montréal lui consacre une exposition rétrospective, Laliberté au-delà des apparences, célébrant ses vingt-cinq ans de carrière. Autre hommage : en 2007, il fait l’objet d’un documentaire produit par Paul Larson pour l’émission Art Express à la station de télévision américaine PBS. Tout en présentant ses œuvres phares, on le découvre dans le feu de l’action. Entre autres avec son chien affublé de toutes sortes d’accessoires et de perruques, déguisé en princesse kitch, en lion ou avec une pomme sur la tête transpercée d’une flèche (tirée sans doute par Guillaume Tell). Dans Robert Laliberté Male Photography – PART 1, il dirige le modèle Adam Fields, lequel se plie volontiers aux demandes que le maître lui adresse. Évoluant dans un cadre naturel, il offre avec un plaisir certain son corps d’athlète magnifique, son doux regard et son sourire ravageur. On pense à une scène de chasse : le photographe mué en prédateur. Armé de patience, tous les sens en éveil, aux aguets, il poursuit sans relâche sa proie — consentante, assurément. Non pas le… doigt sur la gâchette, mais l’index posé sur le bouton déclencheur, prêt à appuyer, à figer la scène qu’il a devant lui dans la pose et l’attitude requises. Prêt, selon la formule populaire, à… tirer le portrait de ce garçon pour en faire un sublime trophée.

    Consultez également sont entrevue et l’article sur sont exposition

    NOTES

    1. Pascal Corriveau et Lorraine Camerlain, « Simplicité et précision :
      Entretien avec Robert Laliberté », Cahiers de théâtre Jeu, no 37, 1985, p. 120.
    2. https://www.robertlaliberte.com/incognito. Consulté le 11 août 2022.
    3. https://www.robertlaliberte.com/about-apropos. Consulté le 11 août 2022.
    4. https://www.robertlaliberte.com/personnes-ges. Consulté le 10 août 2022.
    5. Denis-Daniel Boullé, « Robert Laliberté, le poète photographe présente Prises de rue », Fugues, 11 décembre 2020. Exposées à la galerie Beaux-arts des Amériques, ces Prises de rue feront l’objet d’une vidéo réalisée par Fannie-Laurence Dubé-Dupuis.
    6. Marcel F. Raymond, « La photo en liberté », L’Archigai, no 17, octobre 2007, p. 2.
    7. « HugeDomains » : http://decovermag.com/artistes/robert-laliberte/.
      Consulté le 11 août 2022.
    8. https://www.robertlaliberte.com/corpus-anima. Consulté le 10 août 2022.
    9. https://www.robertlaliberte.com/traces. Consulté le 10 août 2022.

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