Dimanche, 25 février 2024
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    Puis-je vraiment vivre dans un autre pays ?

    Dans ma jeune vingtaine, je rêvais de vivre dans un autre pays. Je me voyais écrire des romans et des articles dans un café de Hanoï. Faire des entrevues en direct du Costa Rica. Ou établir mon quartier général dans une boulangerie française. Pourtant, mon rêve me semble de moins en moins atteignable. Ou devrais-je dire de moins en moins attirant. Pourquoi ? Parce que je n’arrive pas à m’imaginer vivre à temps plein dans un pays où je dois éteindre ma queerness pour éviter les ennuis. Et je trouve ça profondément injuste.

    Cette réflexion s’est installée dans mon cerveau il y a quelques semaines, lorsque j’ai appris qu’un couple d’amis projetait de déménager en France dans quelques années. L’un est Québécois, l’autre est Français. Au retour d’un séjour de vacances et de télétravail constitué de visites à leurs proches, de plein air dans les Alpes, de vins pas chers, de fromages raffinés et du sentiment que les Européen.ne.s leur ressemblent davantage, entre autres grâce à leur capacité à débattre, à nommer des désagréments et à échanger, contrairement aux Québécois.e.s moins porté.e.s sur la chose, les amoureux ont mis dans leur ligne de mire le projet de s’y établir.

    Après les avoir questionnés sur leurs motivations, je leur ai demandé comment ils envisageaient de composer avec un climat social teinté d’une certaine homophobie dans l’Hexagone. Évidemment que les relents de fermeture d’esprit ne correspondent pas à la majorité, mais ils se font néanmoins sentir au quotidien par des milliers de personnes queers en France. Mes amis m’ont répondu qu’il y avait moyen de vivre sans se faire enquiquiner, car ils ne sont pas particulièrement expressifs dans leur affection en public et qu’ils ont l’air hétérosexuels aux yeux des inconnu.e.s. Mon objectif n’est pas de déterminer s’ils sont straight passing par choix, par réflexe inconscient de protection, par une forme de conditionnement social les ayant poussés à épouser les expressions traditionnelles du genre masculin ou parce qu’ils sont naturellement ainsi. J’analyse plutôt le fait qu’ils peuvent vivre en France sans se faire regarder croche, juger, insulter ou violenter par les queerphobes, tant et aussi longtemps qu’ils ne se tiennent pas la main et qu’ils ne s’embrassent pas en public.

    Même si je respecte leur nature et leurs comportements à 100 %, je ne pourrais jamais en faire autant. D’abord, parce que je ne peux pas avoir l’air hétéro. Malgré ma taille, ma stature et ma voix grave qui correspondent à une image clichée de l’homme et qui, j’en suis bien conscient, ne font pas de moi la cible de choix des haters, il y a un je-ne-sais-quoi dans mon attitude qui laisse présager que je n’ai jamais fantasmé sur Pamela Anderson à l’adolescence. Je possède quelques vêtements flamboyants. Je porte du vernis sur mes ongles de temps en temps. Et ma longue crinière — que je surnomme ironiquement ma chevelure de Tarzan-Jésus, deux figures qui ne sont pas particulièrement queers — est encore associée aux stéréotypes capillaires féminins pour plusieurs. Par-dessus le marché, je ne pourrais pas retenir un doux baiser en public, une main dans le dos au resto ou des yeux qui trahissent les pensées coquines qui m’habitent en présence de mon amoureux. Évidemment que je ne pose pas des gestes ultras sexués devant les gens. Je parle de trucs simples et inoffensifs que se permettent les hétéros depuis la nuit des temps. Des comportements que d’innombrables personnes queers s’empêchent d’avoir selon le pays où elles vivent. À ce stade de ma chronique, j’entends plusieurs d’entre vous me suggérer de déménager dans une grande ville comme Barcelone, Londres, New York ou Melbourne pour éviter les problèmes. Mais qu’en est-il des week-ends hors des métropoles ? Du désir de vivre ailleurs que dans les cités bouillonnantes des pays étrangers ? Dois-je mettre une croix là-dessus d’emblée, parce que je n’ai pas l’air hétéro et que je refuse de retenir certaines actions qui me mettraient en danger, alors que ces mêmes actions ne génèrent aucune réaction quand elles viennent d’hétéros ?

    Je n’apprendrai rien à personne en écrivant que les personnes LGBTQ+ doivent considérer le traitement des minorités sexuelles et de genres avant de choisir un pays pour voyager, afin d’éviter les mauvaises expériences. Je suis tristement habitué d’agir ainsi. Je sais qu’en voyageant — la plupart du temps seul — en Asie, au Moyen-Orient et en Amérique du Sud, je dois éviter certains vêtements, effacer le vernis de mes ongles, ne pas exprimer d’affection en public avec un garçon et même, parfois, ne pas voyager avec mes amis gais pour éviter que les gens pensent qu’on est un couple et que de mauvaises surprises nous arrivent. J’accepte d’agir ainsi en voyage pendant une à quatre semaines. Mais je ne peux pas agir ainsi à l’année. Même si j’ai la capacité de travailler de partout à travers le monde, je n’ai pas le luxe de m’imaginer mener la belle vie en Europe, de m’établir à Singapour ou de déménager mes pénates à Marrakech. Parce que je suis un homme gai et parce que je ne peux pas faire des compromis sur qui je suis 365 jours par année.

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