Dimanche, 19 mai 2024
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    La chronologie queer pour devenir adultes

    Pour plusieurs, devenir adulte est le défi d’une vie. Pour d’autres, il s’agit de terminer son éducation, de faire son entrée sur le marché du travail, d’acquérir une indépendance financière, de se marier et de devenir parent. Cinq marqueurs de temps longtemps inaccessibles pour les personnes LGBTQ+ et qui le deviennent de plus en plus pour le reste de la population. En réfléchissant à la progression vers l’âge adulte, je me suis amusé à noter certains gestes que je pose pour la première fois avec un immense retard sur le reste du monde : obtention de mon permis de conduire il y a deux ans, adhésion à Costco il y a six mois, maîtrise de plus de cinq recettes dans ma cuisine depuis peu. Je me sens « devenir » adulte grâce à ces détails ridicules qui me font sourire.

    Je sais toutefois qu’il en va autrement pour la majorité des gens : le diplôme, la grosse job, la stabilité économique, le couple (marié ou non) et la parentalité demeurent à leurs yeux des étapes fondamentales. Pendant des décennies, ces étapes étaient en partie inaccessibles pour les queers. En effet, de nombreuses personnes LGBTQ+ mettaient un frein à leur scolarité de façon hâtive en raison de l’intimidation qu’elles subissaient à l’école ou parce qu’elles étaient rejetées du nid familial et obligées de travailler pour gagner leur vie. N’oublions pas que les modèles d’excellence queer qui nous permettent de nous projeter dans de nombreux programmes d’étude et milieux de travail sont encore récents en société.

    Évidemment, un parcours étudiant écourté peut diminuer les chances d’obtention d’un travail bien rémunéré et épanouissant, en plus d’empêcher ou de repousser le compte en banque bien garni. Par ailleurs, l’hécatombe du VIH dans nos communautés, dans les années 1980 et 1990, a donné l’impression à de nombreuses personnes LGBTQ+ qu’elles allaient mourir jeunes, que le futur n’avait aucun sens et qu’il ne servait à rien d’espérer un parcours économique plus traditionnel.

    Puis, dans une société intolérante, les couples ouvertement queers étaient moins nombreux. Le mariage entre personnes de même sexe était illégal. L’adoption homoparentale n’existait pas. Et la parentalité queer — via d’autres moyens — était encore bien rare. En prenant un pas de recul, on réalise que ces jalons du monde adulte n’étaient pas seulement moins accessibles aux membres de la communauté arc-en-ciel, mais aussi aux individus de classes sociales défavorisées. Qu’elles soient queers ou moins nanties, les personnes qui ne correspondaient pas au cheminement habituel vers le monde adulte étaient souvent considérées comme moins respectables, voire irresponsables. Pensez un instant aux queers célibataires, sans enfant, qui fréquentaient davantage les bars : on les dénigrait en raison de leur amour de la fête une fois rendu.e.s à un certain âge, sans considérer que ces lieux étaient longtemps les seuls safe space où iels se sentaient libres.

    Peu à peu, les temps ont changé… pour le meilleur et pour le pire. Désormais, plusieurs personnes LGBTQ+ ont un long parcours d’études postsecondaires, un boulot stable et payant, un condo ou une maison, un couple qui s’inscrit dans la durée, un ou des enfants. En parallèle, un nombre incalculable d’humains — queers ou hétéros — n’ont plus accès à certaines étapes du monde adulte en raison des bouleversements économiques : la crise du logement, la hausse des taux d’intérêt, le coût faramineux des propriétés et l’inflation (qui repoussent l’accès à la propriété), le mariage (ça coûte cher !) ou le premier enfant.

    Dans une société où l’économie deviendrait un enjeu moins criant, je crois également que les jalons vers l’âge adulte ne seraient plus évalués avec une distinction aussi forte entre les queers et les hétéros, mais plutôt en fonction de l’attachement au parcours de vie plus traditionnel. Ainsi, les personnes évoluant dans des milieux plus conservateurs à ces égards, tant à Montréal qu’en banlieues ou dans les régions non métropolitaines, ont tendance à se marier, à acheter une propriété et à avoir leurs premiers enfants plus tôt. Celles qui vivent sur les territoires où l’immobilier est plus accessible peuvent aussi se projeter plus tôt en tant que propriétaires et parents. Ce serait donc davantage une tendance associée à nos valeurs et aux possibilités qui s’offrent à nous en fonction de notre réalité économique. Et ce, sans oublier que les gens qui s’éloignent du chemin de vie trad — peu importe leur lieu de vie — le font des années et des années après que les queers aient défriché le terrain des mentalités. Disons que la vie nous a forcé.e.s à développer un talent pour nous réinventer.

    J’ai d’ailleurs une nouvelle perspective à proposer. Et si, pour se sentir devenir adultes, on pensait moins à notre évolution économique et plus à notre évolution humaine, la société ne s’en porterait-elle pas mieux ? Imaginez un monde où on concentrerait davantage nos efforts pour savoir qui on est, identifier nos émotions, apprendre à communiquer, déconstruire nos schémas relationnels malsains, guérir nos vieilles blessures, partager ce qu’on recherche et s’exprimer avec cohérence, respect et considération pour autrui.

    Ne serait-ce pas là des signes qu’on s’approche véritablement de la sagesse des adultes ?

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