Samedi, 22 juin 2024
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    D’amour et de sang

    Pour l’édition de juin, j’avais envie de vous partager une suggestion cinéma. Un film à saveur lesbienne, bien sûr. Au moment d’écrire ces lignes, il est présenté sur grand écran. Ainsi, il sera donc disponible sur les plateformes de streaming au moment où vous lirez ces lignes. Jasons Loves Lies Bleeding (D’amour et de sang en version française) de Rose Glass. Du film, comme de sa mise en marché et de sa réception.

    L’histoire se déroule dans une ville rurale du Nouveau-Mexique, à la fin des années 80. On y retrouve Lou (Kristen Stewart), une gérante d’un gym paumé qui semble blasée entre sa baise du weekend et le débouchage des toilettes. Sans conteste, les premières images du film, au même titre que le look de Kristen Stewart, n’ont rien de glamour, bien qu’on reconnaisse les Reebok rouges et les K-Way fuchsia/mauves des années 80. Le gym est sale, comme la tenue et la chevelure de Lou. Néanmoins, son regard s’illumine lorsque Jackie (Katy O’Brian, dans son premier grand rôle au cinéma), une ambitieuse culturiste de l’Oklahoma qui rêve de Vegas, vient s’entraîner au gym.

    Et pour cause, la première rencontre entre les deux femmes est marquante : Jackie frappe un monsieur muscle insistant qui vient d’insulter Lou, « une gouine de catégorie A ». Après s’être assuré que Jackie « n’est pas uniquement le genre de fille straight qui ne veut qu’expérimenter », elle l’amène dans son lit, puis elles emménagent ensemble (le cliché U-Haul, mais il faut dire que Jackie vivait dans la rue). Une forte relation se tisse entre les deux femmes. Lorsque leurs passés respectifs refont surface et que la violence externe vient menacer leur relation, les deux femmes sont rapidement entraînées dans une relation d’amour et de sang.

    En d’autres termes, une relation d’amour torturée, une relation lesbienne. Sans blague, D’amour et de sang a ce je-ne-sais-quoi qui fait penser à la solidarité féminine de Telma et Louise avec l’action, et le côté suspense-criminel et romantique de Bonny & Clyde. Bref, Lou et Jackie s’inscrivent ici comme certains couples mythiques du cinéma, qui se déchirent entre amour et haine, bousculés par les évènements extérieurs, affichant sans vergogne une marginalité presque effrontée.

    C’est d’ailleurs cette marginalité effrontée — lire ce lesbianisme affiché — sans l’intermédiaire des clichés pornographiques hétérocentrés, qui a fait réagir lors de sa mise en marché (voir la promotion connexe à la sortie du film). En ce sens, Kristen Stewart a fait la une du magazine Rolling Stone et ses photos ont beaucoup fait jaser. Regardant frontalement la caméra, elle arbore une veste en cuir noir sans manches dévoilant la courbe de ses seins. Puis, sa main droite se retrouve dans sa culotte masculine de type jockstrap. Sa coupe mulet, typique des années 80, fait graisseuse et défraîchie, dépeignant l’endroit où elle se trouve, soit un gym, trahi par la présence des haltères à l’arrière-plan. À droite de la couverture du magazine figure la mention « uncensored ». Vous vous en doutez, ce look butch, où elle évoque la masturbation, n’a pas fait l’unanimité.

    Certains ont dit que c’était stupéfiant, d’autres courageux. Au regard des médias sociaux, à lire la Mecque des haters, les commentaires étaient peu élogieux. Je dirais même que j’en ai lu certains qui étaient sexistes et lesbophobes. Ils étaient écrits, comme ça, tout bonnement et une grande majorité acquiesçait… Par exemple, plusieurs disaient qu’une femme habillée de cette façon, « look masculin, au sortir du gym en sueur avec cheveux gras », n’était pas sexy… Perso, chu moins attirée par le look masculin, mais néanmoins, les commentaires me renvoyaient en pleine face une évidence : le double standard. Un homme musclé qui s’entraîne au gym et qui sue, c’est hot, y travaille fort, pis y’a le droit d’avoir les cheveux sales de sueur, comme son chandail et son chest. Right ?

    Mais une femme, non : elle doit suer en toute propreté, s’entraîner sans trop déplacer/humidifier ses cheveux et se muscler sans que ses muscles ne paraissent. Il y a effectivement un double standard. Finalement, on reprochait à Kristen Stewart, sur la couverture de ce magazine, de ne pas être assez féminine, de s’approprier une attitude masculine. C’est drôle, car les hommes qui ne sont pas assez masculins et qui s’approprient une attitude féminine sont applaudis et plus que vénérés dans les Drag Race et cie. Le fait que Kristen mette la main dans sa culotte et évoque la masturbation gêne, car une femme ne peut éprouver du plaisir, sans passer par l’homme. Quoi ? Depuis que le monde est monde, on assiste toujours au plaisir et à la masturbation masculine, pouvons-nous changer de disque en 2024 ? Il est fort possible que la couverture du magazine ne soit pas attirante pour certaines personnes — ce qui est tout à fait compréhensible, tous les goûts sont dans la nature — mais au final, c’est plutôt le fait qu’elle subvertisse les codes qui gêne les détracteurs…

    Et ces dits codes ont toujours un double standard (renforcé par notre éducation dès notre plus jeune âge). Par exemple, le terme cougar est utilisé pour décrire une femme de plus de 40 ans qui sort avec un homme plus jeune… Quel est le terme pour décrire un homme qui sort avec une femme plus jeune ? Puma. Gageons que vous n’aviez jamais entendu ce terme (sauf pour la marque de souliers) et pourtant on ne manque pas d’exemples pour l’utiliser…

    Bref, la publicité associée à la mise en marché du film a beaucoup fait jaser. De passage au Festival du film de Berlin (alors que le film était nommé pour le Teddy Award), Stewart a réitéré sa fierté à faire cette couverture du magazine. « L’existence d’un corps féminin vous imposant tout type de sexualité qui n’est pas conçu exclusivement pour les hommes hétérosexuels est quelque chose avec lequel les gens ne sont pas très à l’aise et j’en suis donc vraiment contente », a déclaré la jeune femme bisexuelle de 33 ans lors de la conférence de presse du festival, selon The Hollywood Reporter.

    Sans conteste, Loves Lies Bleeding remet en question les stéréotypes de genres, les notions liées au corps féminin, au sein d’une romance lesbienne à suspense. De toute évidence, le film de la réalisatrice britannique Rose Glass, qui nous avait préalablement offert le film d’horreur Saint Maud, acclamé par la critique, promet de toucher une corde sensible avec une Kristen Stewart plus qu’authentique, qui nous présente l’un des meilleurs rôles de sa carrière.

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