Après l’exposition «Sex Garage» qui marquait les 35 ans de la célèbre descente policière (1990), les Archives gaies du Québec (AGQ), en collaboration avec l’auteur François Bellemare, présentent une toute nouvelle exposition intitulée «L’émergence du Village Gai Montréal (1974-1990)» et ce, du 1er octobre au 20 décembre prochain. Si on se rappelle bien, la concentration des commerce gai» se situait dans l’ouest auparavant (avec des clubs de renom), sur les rues Stanley ou Peel par exemple. Plusieurs facteurs ont fait en sorte de voir éclore un nouvel espace plus «sécuritaire» vers l’est, dans le Centre-Sud, un espace qui perdure encore jusqu’à aujourd’hui.
Des vidéos de témoignages
Si on se souvient bien, l’an dernier, nous lancions un appel aux gens qui ont vécu l’époque de cette sorte de «relocalisation», de l’ouest vers l’est. «Ce fut un grand succès, lance François Bellemare, le commissaire invité de cette exposition. Nous avons pu réaliser sept vidéos documentaires avec des témoins de l’époque, riche en événements.»
Denis B. Lapointe, l’ancien président cofondateur de l’ADGQ (Association pour les droits des gais du Québec), sur la militance gaie des années 1970 et 1980; Gilbert Higgins, victime de la rafle du bar TRUXX où 146 hommes furent arrêtés par la police dans la nuit du 21 au 22 octobre 1977; Bernard Rousseau, le cofondateur de Priape, sur la première décennie de ce commerce florissant (1974-1984); Yvon Jussaume, le cofondateur du bar La Boîte en haut (1975-1993); Alain Généreux, qui a connu la discothèque du LimeLight et qui raconte l’émancipation vécue à travers le disco (1975-1985); Paul Mathieu, encore aujourd’hui au complexe Sky et qui s’entretient sur les deux premières décennies du Village gai de Montréal, et Gregory «Greg» Rowe, originaire de l’Alberta, qui s’est établi à Montréal et qui parle de la résilience face au VIH-sida (1983-1995), étant le cofondateur de l’organisme ACCM.
Voilà donc sept personnages en autant de films documentaires qui ont vécu des moments agréables et, également, difficiles alors que la communauté «gaie» «vivait beaucoup de discrimination, d’homophobie et de rejet. Les jeunes n’ont aucune idée de la dureté de l’époque et de la façon dont les gens étaient traités et arrêtés à ce moment-là», souligne François Bellemare, qui est l’auteur, entre autres, de La renaissance de l’Interlope (Les éditions Sémaphores, 2022). Ces vidéos joueront en boucle lors de l’exposition.
Mais pourquoi ce changement ?
«Justement, cette exposition, fruit de plusieurs centaines d’heures de recherche à travers la documentation étendue des AGQ, cherche à expliquer le pourquoi et le comment de l’apparition du Village, un Village qui s’est étendu davantage que ceux d’autres grandes villes du monde», continue François Bellemare. Trois facteurs principaux peuvent expliquer ce déplacement du centre-ville vers l’est. En premier lieu, cela s’explique par la répression policière des années 1970 et 1980. La rumeur voulait d’ailleurs que le maire de l’époque, Jean Drapeau, cherchait à «nettoyer» le centre-ville à la veille des Jeux olympiques de 1976. Mais cela n’a jamais été prouvé. «Par contre, la répression policière brutale de l’époque, avec la descente du TRUXX, est bien réelle et avait entraîné, de manière spontanée, une manifestation contre ce raid policier», poursuit-il.
Cela nous amène au 2e facteur, soit la montée de la militance en raison de cette même répression. Ce sont en effet les débuts de l’Association pour les droits des gais du Québec (ADGQ), qui organisera des manifestations pour l’obtention de droits et contre les rafles policières et la discrimination. Mais elle créera aussi des lieux que l’on pourrait appeler aujourd’hui «sécuritaires» pour que les hommes puissent se rencontrer et avoir du plaisir, comme l’organisation de la «St-Jean gaie» ou encore des partys d’Halloween très populaires, des activités de financement qui rassembleront plusieurs centaines de personnes. En même temps, et donc troisièmement, le quartier St-Jacques est en pleine dévitalisation urbaine. «On démolit des pans entiers du quartier pour construire l’autoroute Ville-Marie, puis Radio-Canada, on démolit aussi pas mal pour édifier l’UQAM, continue François Bellemare. Les gens de la classe moyenne qui résidaient dans le secteur, eux, sont partis vers les banlieues. Il y a plein de commerces fermés et donc disponibles pour la location [à des loyers moins chers qu’au centre-ville]. C’est là que s’installent le sex-shop Priape, puis la Boîte en haut, auxquels viendront s’ajouter progressivement les bars Les 2R, le 1681, le Max, les Gémeaux, etc. Ce qui fait qu’en 1983, il y a déjà un certain noyau d’établissements.» Certains bars ne duraient que quelques mois, comme Les Gémeaux, ou même quelques semaines, comme Les Toilettes ! Oui, oui, vous avez bien lu : il y a eu un club qui s’est appelé Les Toilettes. Il semblerait qu’il ait connu un succès, disons… mitigé !?
Une exposition en six points
Bien sûr, on ne peut tout exposer ici de ce qui a été puisé à même la vaste collection des Archives. «Il a fallu faire des choix cruels parfois», avoue François Bellemare, dont le roman La renaissance de l’Interlope se situait dans le Village. Les magazines Attitude et Fugues (qui lui a succédé), ont publié régulièrement des cartes géographiques indiquant les établissements qui s’ouvraient dans le Village gai. Successivement, on ne voit que quelques points d’abord, puis en 2 ou 3 ans c’est une véritable migration qui s’effectue.
On verra aussi des affiches des événements de l’ADGQ, des partys d’Halloween ou dans les bars qui se multiplient. «C’était une époque de revendications, la culture gaie était très exubérante, il fallait être le plus visible possible, dit-il. On devait réclamer un certain espace de visibilité dans la société.» Troisièmement, on pourra examiner des extraits de journaux relatant la répression policière.
«Suite à la descente du TRUXX, même le Journal de Montréal s’interroge sur “Pourquoi s’acharner sur les homosexuels ?” Donc, on voit que, tranquillement, les mentalités commencent à changer à l’égard de cette communauté», note François Bellemare. On a aussi des documents de médias gais relatant l’ouverture d’établissements et l’apparition de l’appellation «Village de l’Est».
Cinquièmement, suite encore à l’appel lancé l’an passé par les AGQ et François Bellemare, plusieurs personnes ont fourni des photos de bonne qualité de différents événements : des activités comme la St-Jean gaie, par exemple, ou la manifestation spontanée organisée par l’ADGQ à la suite du raid policier sur le bar Buds, rue Stanley, près des bars Limelight/Le Jardin, qui avait vu 75 policiers débarquer en pleine nuit du 1er au 2 juin 1984 pour y arrêter les 188 personnes qui s’y trouvaient. Plus de 600 individus ont manifesté le lendemain au centre-ville.
Enfin, des extraits de témoignages tirés des sept vidéos
«Nous remercions le Comité LGBTQ+ de Desjardins ainsi que la Caisse Desjardins du Quartier Latin, qui ont rendu possible cette exposition par leur appui financier, dit Pierre Pilotte, le coordonnateur des Archives. Nous voulons aussi remercier Stephen Pevner, le propriétaire de Priape, qui a prêté un des membres de son personnel pour réaliser les sept films documentaires. Cela a été un atout pour nous.» Les éléments graphiques de l’exposition ainsi que des publications sont l’œuvre du graphiste Jean Logan, également membre du conseil d’administration et bénévole des Archives depuis de très nombreuses années.
INFOS | L’émergence du Village (1974-1990), du 1er octobre au 20 décembre, de 13 h à 17 h, du mercredi au samedi (inclusivement), aux Archives gaies du Québec, 1000, rue Atateken, local #201-A, à Montréal. 514-287-9987 ou https://agq.qc.ca/

