Pete Hegseth rêve d’une armée américaine « High-T », plus forte, plus masculine et carburant à la testostérone. Mais derrière cette vision viriliste se cache une contradiction difficile à ignorer : le secrétaire américain à la Défense souhaite faciliter l’accès à la testostérone pour certains militaires cisgenres, alors que son administration considère l’hormonothérapie destinée aux militaires trans comme une dépense médicale qui ne serait pas nécessaire. Et sur le plan scientifique, l’idée voulant que davantage de testostérone signifie automatiquement davantage de force et de performance est loin d’être aussi simple.
Depuis environ un mois, Pete Hegseth fait la promotion de ce qu’il appelle son département de la Guerre « High-T » — littéralement, « riche en testostérone ».
Derrière la formule volontairement macho se trouve une proposition bien réelle : offrir une thérapie de remplacement de la testostérone, ou TRT, aux militaires cisgenres dont les taux de cette hormone seraient jugés trop faibles.
Pour Hegseth, l’objectif serait d’améliorer la condition physique et la capacité opérationnelle des soldats. « Il s’agit de restaurer et d’optimiser vos capacités naturelles, de protéger votre longévité et de vous assurer que vous disposez des fondations biologiques nécessaires pour soutenir le combat », déclarait-il en annonçant sa politique.
Seulement voilà : la testostérone n’est pas une potion magique permettant de fabriquer de meilleurs soldats.Et surtout, le projet soulève une question autrement plus politique : pourquoi une hormonothérapie serait-elle considérée comme un soin permettant d’« optimiser » la santé lorsqu’elle est destinée à un homme cisgenre, mais comme une dépense superflue lorsqu’elle est médicalement prescrite à une personne trans?
Une juge relève la contradiction
Cette question n’est pas uniquement posée par des militant·es LGBTQ+. Le 22 juillet, la juge fédérale américaine Ana Reyes a directement interpellé l’administration Hegseth sur cette apparente contradiction.
Elle a demandé au Pentagone d’expliquer pourquoi l’hormonothérapie substitutive destinée aux militaires trans pouvait être catégorisée comme une dépense inutile, alors que le secrétaire à la Défense souhaite parallèlement promouvoir la thérapie à la testostérone auprès de militaires cisgenres.
Interrogé sur le coût éventuel de son programme « High-T », Hegseth n’était pas en mesure d’en fournir une estimation.
Il a néanmoins soutenu que l’initiative permettrait d’offrir aux militaires américains « les meilleurs soins médicaux au monde ».
La situation illustre assez spectaculairement la manière dont une même hormone peut être présentée de deux façons radicalement différentes selon la personne qui la reçoit.
Pour un homme cisgenre, la testostérone devient synonyme de force, de vitalité, de longévité et de préparation au combat. Pour une personne trans, l’administration Hegseth remet plutôt en question la nécessité du traitement.
Plus de testostérone ne signifie pas « plus homme »
Au-delà de la contradiction politique, il y a également un problème scientifique. La thérapie de remplacement de la testostérone est un véritable traitement médical. Chez certaines personnes présentant une déficience hormonale diagnostiquée, elle peut être indiquée et bénéfique.
Mais les spécialistes mettent en garde contre l’idée voulant qu’elle puisse simplement devenir un raccourci vers davantage de force, d’endurance ou de « masculinité ». La testostérone n’est pas un remède surhumain et elle ne devrait pas être vendue comme un raccourci vers la force, la préparation ou la résilience.
Les taux hormonaux varient d’une personne à l’autre et leur interprétation nécessite un véritable suivi médical. Une thérapie à la testostérone ne consiste donc pas simplement à faire grimper un chiffre jusqu’à ce qu’un patient devienne plus fort ou plus performant. Et un taux de testostérone supérieur à la normale n’équivaut pas automatiquement à une meilleure santé.
Quand une hormone devient une idéologie
C’est peut-être là que le projet « High-T » de Pete Hegseth devient particulièrement révélateur. Le débat ne porte plus uniquement sur l’utilisation médicale de la testostérone. Il transforme une hormone en symbole politique de la masculinité.
L’idée d’une armée plus « masculine », plus dure et plus performante parce qu’elle serait davantage imprégnée de testostérone repose sur une conception très particulière du corps masculin — et sur l’association ancienne entre virilité, force physique et aptitude au combat.
Cette vision prend une dimension supplémentaire dans le contexte des politiques de l’administration américaine envers les personnes trans. Car personne ne conteste que la testostérone puisse constituer un traitement médical légitime. La question devient plutôt : qui a le droit de recevoir cette hormone, et pour quelle raison son utilisation est-elle considérée comme légitime?
Une thérapie de remplacement de la testostérone prescrite pour une déficience hormonale et une hormonothérapie d’affirmation de genre ne répondent pas exactement aux mêmes indications médicales. Mais elles ont un point commun essentiel : dans les deux cas, il s’agit de soins hormonaux qui devraient être évalués en fonction des besoins médicaux de la personne, et non d’un idéal politique de la masculinité.
C’est précisément ce que le slogan « High-T » tend à brouiller. En présentant la testostérone comme une sorte de carburant biologique de la virilité militaire, le discours de Hegseth risque de transformer une question de médecine en déclaration idéologique sur ce qu’un « vrai » homme — et, par extension, un « vrai » soldat — devrait être.
La science, elle, est beaucoup moins spectaculaire. La testostérone peut être un médicament nécessaire. Elle exige un diagnostic, un dosage approprié et un suivi médical. Elle peut améliorer la santé de certaines personnes lorsqu’elle est indiquée.
Mais elle ne mesure ni le courage, ni la masculinité, ni la valeur d’un soldat. Et certainement pas celle d’une personne trans.

