La controversée loi texane destinée à restreindre certains spectacles de drag vient de subir un nouveau revers devant les tribunaux. Un juge fédéral estime que le texte porte atteinte à la liberté d’expression et repose sur une définition tellement large des performances « sexuellement orientées » qu’elle pourrait tout aussi bien s’appliquer à Dolly Parton, Elvis Presley ou Miley Cyrus.
La bataille judiciaire entourant les spectacles de drag au Texas est loin d’être terminée. Le 25 août, le juge fédéral David Hittner a une nouvelle fois bloqué la Senate Bill 12 (SB 12), jugeant que ses dispositions contreviennent au Premier Amendement de la Constitution américaine, qui protège notamment la liberté d’expression.
Adoptée en 2023 dans la foulée d’une offensive conservatrice contre les spectacles de drag dans plusieurs États américains, la loi permet de sanctionner des établissements qui présentent certaines performances jugées « sexuellement orientées » en présence de mineur·es. Les entreprises visées peuvent recevoir des amendes allant jusqu’à 10 000 dollars américains, tandis que les artistes peuvent encourir jusqu’à un an de prison.
Si le mot « drag » a finalement disparu de la version définitive de la loi, ce sont bien les drag queens et les drag kings qui étaient au cœur des discussions ayant mené à son adoption.
Pour le juge Hittner, le problème va cependant bien au-delà du drag. Les termes employés dans la loi sont si vagues qu’ils pourraient permettre de sanctionner une foule de formes d’expression artistique, de la danse au théâtre en passant par le cheerleading.
Et aux personnes qui pourraient être offensées par certaines de ces performances, le magistrat propose une solution beaucoup plus simple que de les interdire : « N’y allez pas. »
De Dolly Parton à Elvis Presley
Pour démontrer jusqu’où pourrait mener une définition aussi imprécise de ce qui constitue une performance « érotique », David Hittner se tourne vers trois vedettes qui ont, à différentes époques, bousculé les conventions américaines : Elvis Presley, Dolly Parton et Miley Cyrus.
Les fameux mouvements de hanches d’Elvis avaient provoqué un véritable scandale dans l’Amérique conservatrice des années 1950. Des décennies plus tard, Miley Cyrus déclenchait à son tour une controverse avec son désormais célèbre twerk aux MTV Video Music Awards de 2013.
Et puis il y a Dolly Parton… Le juge rappelle que la chanteuse country, décédée le 25 août à l’âge de 80 ans, a elle-même longtemps joué avec une image volontairement extravagante et sexualisée : chevelure démesurée, vêtements flamboyants, décolletés généreux et personnage de « sex-symbol voluptueux ».
Avec une définition suffisamment large de l’érotisme, suggère essentiellement le juge, pourquoi un spectacle de Dolly Parton serait-il nécessairement moins susceptible d’être visé qu’une performance de drag? L’exemple est d’autant plus parlant que Dolly Parton entretenait depuis longtemps une relation privilégiée avec ses fans LGBTQ+. Elle s’était notamment prononcée en faveur du mariage entre personnes de même sexe et avait défendu à plusieurs reprises l’égalité des droits.
Le drag au cœur d’une bataille beaucoup plus vaste
David Hittner avait déjà invalidé la SB 12 en 2023. Après plusieurs rebondissements judiciaires, une cour d’appel fédérale avait toutefois permis son entrée en vigueur en mars dernier, tout en lui demandant de réexaminer le dossier. Ce nouvel examen n’aura donc pas changé son opinion sur la constitutionnalité de la loi.
Le Texas est par ailleurs loin d’être le seul État où le drag est devenu une cible politique. Depuis quelques années, plusieurs législatures républicaines ont adopté ou tenté d’adopter des mesures restreignant les performances de drag, particulièrement lorsqu’elles peuvent être vues par des mineur·es.
Leurs promoteurs les présentent généralement comme des mesures de protection des enfants. Les organismes LGBTQ+ y voient plutôt une offensive contre l’expression queer et, plus largement, une tentative de repousser les personnes LGBTQ+ hors de certains espaces publics.
Au Texas, le dernier mot n’a toutefois pas encore été prononcé. Le procureur général Ken Paxton a déjà annoncé son intention de porter la décision en appel.
Trois ans après son adoption, la SB 12 pourrait donc encore retourner devant les tribunaux. Mais pour David Hittner, un principe demeure plutôt simple : dans une société qui protège la liberté d’expression, être offensé par un spectacle ne donne pas nécessairement le droit de l’interdire.

