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    Le Deuil actif, le militantisme esthétique d’ACT UP Montréal

    Présentée une première fois aux Archives gaies du Québec (AGQ) en 2023, l’exposition consacrée à l’activisme esthétique d’ACT UP Montréal revient dans une version augmentée. Depuis le 31 juillet, elle occupe le MEM – Centre des mémoires montréalaises, à quelques pas du Village, où elle se poursuit jusqu’au 14 février 2027. Intitulée « Deuil actif : Le militantisme esthétique d’ACT UP Montréal », elle puise principalement dans les archives des militants Michael Hendricks et René LeBoeuf.

    Beaucoup découvriront probablement à cette occasion l’existence même d’ACT UP Montréal. Pourtant, au plus fort de la crise du sida, le groupe a joué un rôle important dans la mobilisation montréalaise. « Le sida a fait beaucoup de victimes. Il faut se rappeler qu’à cette époque-là, dans les années 1980 et au début des années 1990, il n’y avait pas de traitements, pas de soins pour les malades, les gens tombaient comme des mouches», raconte René LeBoeuf. «Il fallait faire quelque chose et rapidement, il fallait sensibiliser les politiciens. Cela avait mobilisé beaucoup de monde. Il y avait entre 500 et 1000 personnes par manifestation. ACT UP s’était formé à Montréal, mais cet organisme était déjà très actif dans des villes comme Paris ou New York. Puis, Blaine [Mosley] Charles est venu de New York pour nous aider à organiser le groupe.

    C’est comme ça qu’on a réussi le coup d’éclat à la Conférence internationale sur le sida », poursuit-il Le 4 juin 1989, des dizaines d’activistes d’ACT UP s’invitent au Palais des congrès de Montréal pour l’inauguration de la 5e Conférence internationale sur le sida. Devant le taux de mortalité effarant chez les hommes gais et bisexuels, ils réclament des mesures rapides, le partage des connaissances entre chercheurs et un accès accéléré aux médicaments expérimentaux. Leurs revendications sont regroupées dans ce qu’on appellera le « Manifeste de Montréal ». L’action fait rapidement le tour du monde. C’est en ouvrant les boîtes conservées aux AGQ que Mark Andrew Hamilton, commissaire invité de l’exposition, a découvert toute la richesse de ces archives. « Il y avait, bien sûr, beaucoup de photos, mais aussi des banderoles, des affiches, etc. C’était incroyable tout ce qu’il y avait là! » Pour René LeBoeuf, qui avait confié ces boîtes aux AGQ avec Michael Hendricks lors d’un déménagement, leur redécouverte a aussi fait remonter de nombreux souvenirs : « Lorsque Mark nous a contactés pour nous dire qu’il avait ouvert ces boîtes-là, c’est comme si Michael et moi redécouvrions nousmêmes tout ce qu’elles contenaient. »

    Une exposition augmentée
    L’espace plus vaste du MEM permet aujourd’hui de présenter davantage de photographies, de banderoles, d’affiches et d’artefacts liés aux manifestations. Cette dimension visuelle était indissociable d’ACT UP Montréal. Des artistes comme Pierre Durand, Luc Desaulniers et Marc Pageau ont notamment contribué à forger l’esthétique particulière du groupe. « Chacun apportait ses talents, sa petite touche et sa façon de voir les choses, mais ils avaient tous cette volonté commune de faire bouger les choses, particulièrement pour les gens qui souffraient du sida. À l’époque, cela prenait beaucoup de courage de se montrer publiquement comme séropositif. Ils risquaient presque tout à ce moment-là », rappelle René LeBoeuf.

    Plus de 50 événements en trois ans
    En seulement trois ans d’existence, ACT UP Montréal a participé à plus de 50 événements et manifestations. « Nous étions un groupe très hétéroclite, mais on militait pour différentes causes en plus du VIH-sida, comme la cause des femmes, des travailleuses et travailleurs du sexe, les droits des immigrants, etc. Pour le VIH de manière particulière, tout le visuel nous aidait à faire passer le message directement à la maison des gens [qui regardaient la télévision ou lisaient les journaux] », explique Michael Hendricks.

    Si environ 90 % des membres d’ACT UP Montréal étaient des hommes gais séropositifs, les combats du groupe dépassaient largement le VIH. « En fait, on couvrait tous les thèmes qui touchaient aux divers droits et à l’oppression », précise Michael Hendricks. C’est en effectuant des recherches dans le cadre de ses études que Mark Andrew Hamilton a découvert cette histoire. Pour l’étudiant à la maîtrise en histoire à l’Université Concordia, l’exposition permet notamment de transmettre aux jeunes générations un chapitre largement méconnu de l’histoire LGBTQ+ montréalaise. « Dans ma vie d’homme gai, j’avais l’impression qu’il y avait un grand vide, un trou dans l’histoire de la communauté, dit-il. Ensuite, j’ai découvert le fonds d’ACT UP Montréal aux Archives, les manifestations, l’activisme dynamique qu’il y a eu. Les gens mouraient, mais en même temps on pouvait voir un grand sens de l’humour sur les pancartes et les banderoles et, par la même occasion, c’était très québécois, très francophone, c’était différent des autres branches d’ACT UP ailleurs dans le monde. On dirait que tout ça n’est pas transmis des générations des anciens aux jeunes générations. »

    Les militant·e·s arrivaient eux-mêmes d’horizons très différents, comme le rappelle Michael Hendricks : « René sortait de l’organisation syndicale et savait comment faire pour organiser les gens et les groupes. Moi, je venais essentiellement du mouvement anti-guerre, pour les droits des femmes, etc. Nous avions tous l’objectif commun de lutter contre le sida et pour les droits des personnes séropositives qui ne bénéficiaient de rien à cette époque-là. »

    Des années de luttes
    ACT UP Montréal s’inscrit dans une période particulièrement intense de l’histoire LGBTQ+ montréalaise. « Des années 1980 jusqu’à 2000, ce fut une lutte après l’autre… Après ACT UP, il y a eu le parc de l’Espoir, puis la descente au Sex Garage et la brutalité policière, puis il y a eu la lutte pour le droit au mariage, etc. », se souvient René LeBoeuf. Chez ACT UP, l’impact visuel était essentiel. Affiches, banderoles et slogans devaient être « in your face », explique LeBoeuf, afin d’interpeller les responsables politiques, les gouvernements et le milieu scientifique et de « sortir de l’invisibilité dans laquelle était la cause du VIH-sida ». Mais derrière ces images militantes se cache aussi une mémoire profondément intime. Pour Michael Hendricks, replonger dans les archives signifiait retrouver les visages de personnes qui n’étaient plus là.

    « Pendant longtemps, je n’avais pas rouvert les boîtes, puis lorsque Simone [Beaudry Pilotte, archiviste aux AGQ] et Mark [Andrew Hamilton], ont commencé à regarder dans ces boîtes-là d’ACT UP, j’ai vu que les photos laissaient voir quelque chose d’intimiste, les personnes se donnaient elles-mêmes sur ces photos-là [ce n’était pas du sensationnalisme], c’était très personnel. Je me suis rappelé que je ne regardais plus ces photos parce qu’il y avait aussi beaucoup de personnes qui étaient mortes », se remémorait Michael Hendricks. Plus de trois décennies après ces années de mobilisation, ces photographies, affiches et banderoles ont quitté les boîtes d’archives pour transmettre cette mémoire à une nouvelle génération. Un témoignage qui prend aujourd’hui une résonance particulière avec la disparition de Michael Hendricks. Pour René LeBoeuf, voir ces archives entrer au musée réalise aussi un vieux rêve : « J’avais un rêve de voir mes photos exposées dans un musée, mon rêve s’accomplit maintenant grâce à Mark et à l’équipe du MEM. »6 André C. Passiour [email protected]
    INFOS | Deuil actif : Le militantisme esthétique d’ACT UP Montréal Une exposition des Archives gaies du Québec présentée au MEM – Centre des mémoires montréalaises https://memmtl.ca/programmation/deuil-actif

    Micheal Hendricks et René LeBœuf / crédit photo : Quentin Dufranne

    Notez que cette entrevue est la dernière que nous a accordée Michael Hendricks avant sa mort.

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