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    Francis Desruisseaux: écrit le journal intime d’une fissure

    Jeune homme aux prises avec une fissure anale persistante, le narrateur de Matière trouée dialogue avec son anus, y insère des objets et de la nourriture, développe une fascination pour sa coloscopie et accumule les anecdotes sordides. Grâce à son premier roman, aussi surprenant que réjouissant, Francis Desruisseaux se taille une place enviable dans la littérature québécoise.

    Quel espace donnes-tu à l’écriture dans ta vie?
    Francis Desruisseaux : Je suis auteur, traducteur et chercheur au doctorat à l’Université de Montréal, où j’écris une thèse depuis quelques années sur les débordements littéraires dans la littérature française. J’enseigne aussi la création littéraire. L’écriture est omniprésente dans ma vie professionnelle et personnelle depuis toujours. J’ai un peu étudié en mode et en journalisme avant de bifurquer vers la littérature, où j’ai trouvé ma voie.

    Pourquoi cette histoire est-elle la première que tu publies?
    Francis Desruisseaux : J’ai débuté l’écriture de Matière trouée en 2019, à un moment de ma vie où j’entamais la lecture de plusieurs textes fondateurs de la théorie queer. J’ai vécu une euphorie totale pendant quelques mois. C’était assez prenant. Ça m’a amené des questionnements et une liberté dans l’écriture. J’ai senti un pouvoir dans le fait de faire gonfler les choses narrativement pour les faire déborder et leur donner une nouvelle vie. C’est devenu ma manière de penser, de vivre et d’écrire : l’idée de déborder et de réfléchir aux limites m’a amené ce livre. Il fallait que ce soit quelque chose qui éclate.

    Comment expliques-tu ta fascination pour l’intérieur des corps?
    Francis Desruisseaux : D’abord, j’ai un désir d’ignorer le phallus dans l’écriture, et donc, en l’ignorant, on va vers l’autre chose. L’anus avait du sens. Je voulais avoir accès au corps d’une manière différente, en donnant à l’anus le pouvoir auquel il a droit. Je trouve aussi que c’est un élément du corps universel : chaque personne a sa propre relation avec l’anus.

    Tu mentionnes également le désir de plonger dans son propre vide.
    Francis Desruisseaux : Oui, il y a quelque chose d’un peu abject dans le fait d’avoir un corps en général. Pénétrer à l’intérieur du corps pour mieux en ressortir, c’est important pour moi. J’ai beaucoup été influencé par le cinéma d’horreur assez gore. Dans l’insertion à l’intérieur du corps avec une violence inouïe, il y a quelque chose qui libère le corps de l’emprise qu’il a sur lui. Trouver ce qui se passe à l’intérieur de la plaie nous dévoile un peu notre humanité.

    Dirais-tu que la quête de ton personnage est sa volonté d’être davantage dans son corps?
    Francis Desruisseaux : À 100 %, mais il est complètement inapte à y arriver. Il piétine
    constamment avant de comprendre qu’habiter son corps n’est peut-être pas la mission sur laquelle il devrait se concentrer. C’est une quête désespérée. J’ai bâti un narrateur qui blâme son corps pour énormément de choses et qui cherche des réponses à travers sa manière d’habiter son corps, mais il sera libéré de la chose seulement quand il cessera cette quête.

    Il dit éprouver parfois une aversion et une honte pour la culture queer et il mentionne que son amie hétéro doit l’éduquer sur la queerness. Qu’est-ce qui explique ça?
    Francis Desruisseaux : J’ai pensé mon personnage comme une personne fondamentalement curieuse de son environnement, mais aussi très prise dans son corps et dans un manque d’ouverture sur le monde. Je trouvais important qu’il soit éduqué par les autres et non par lui-même, et que sa curiosité le rende extrêmement maladroit par rapport à l’endroit où il en est dans ses valeurs et ses politiques. On le sent très perdu. Sa communauté se limite à son amie straight et à sa mère. C’est probablement un passage obligé de haine projetée sur les autres et de honte par rapport à lui-même.

    D’où vient son obsession pour les camboys et les camgirls?
    Francis Desruisseaux : Il est très cloîtré. Il sort pour travailler au magasin et il revient tout de suite. Je ne voulais pas explorer le fait d’être en ligne ou sa relation aux réseaux sociaux. Mais comme il ne sait pas quoi faire de sa vie sur le plan monétaire et qu’il cherche quoi faire sexuellement avec son corps, tout en explorant son identité, je trouvais que le camming était très riche pour répondre à certaines de ces questions.

    Le livre est original et très champ gauche. J’ai l’impression que tu t’es donné le droit d’aller au bout de ton concept et de ton imagination. Est-ce que je me trompe?
    Francis Desruisseaux : J’ai pensé le livre comme si j’avais écrit un film de body horror, en commençant avec quelque chose de petit qui grossit, qui horrifie et qui devient monstrueux, pour en arriver à quelque chose de beau et qui libère. Pour ça, il fallait savoir à quel moment j’étais arrivé au bout pour libérer de la bonne manière. Il fallait contrôler quand et comment ça devait éclater.6
     
    INFOS | Matière trouée de Francis Desruisseaux. Éditions Triptyque, 150 pages, 2026.

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