Y’a deux mois, sur un coup de tête, j’ai sorti le clipper. J’en avais marre de ma barbe qui me suit depuis mes 18 ans et de cette tête de bon garçon qui me donnait un petit air angélique. Alors j’ai tout rasé pour garder juste la moustache. Je me suis dit : au pire, si c’est laid, ça va repousser. Finalement, je me trouvais pas mal sexy.
Un petit côté rétro que j’ai toujours admiré chez les autres. Chose certaine, je ne pensais pas me faire autant complimenter sur ma pilosité faciale. Sans le savoir, ça a en quelque sorte redéfini ma place dans l’écosystème gay (du moins auprès de certains). On a commencé à m’appeler « Daddy ». (Les daddies de plus de 50 ans vont rouler des yeux en lisant ça, je sais.) Perso, je me vois davantage comme un apprenti daddy de 37 ans. Je ne me sens pas encore tout à fait en droit d’assumer le titre officiel.
Puis l’autre soir, j’étais assis tranquille au bar du Stud quand un homme est venu me voir. Il m’a demandé s’il pouvait prendre un selfie avec moi pour l’envoyer à un ami qui est un fan fini de Murray Bartlett, l’acteur moustachu ultra sexy dans Looking et The White Lotus. Il trouvait que je lui ressemblais, en plus jeune évidemment. J’ai accepté avec grand plaisir. Disons que pour moi, Bartlett, c’est le daddy gay par excellence.
Pendant que je sirotais mon verre tout en regardant Nicolas, le très cute barman, je me suis demandé : c’est quoi, au fond, un daddy ? Est-ce que c’est juste une question de poils gris ? Faut-il avoir sa carte de membre de la FADOQ ? Doit-on absolument se tenir à l’Aigle Noir, le quartier général des daddies, chaque vendredi soir ? J’ai posé la question sur mes réseaux sociaux. Les hommes de 50 ans et plus m’ont quasiment tous répondu que j’étais beaucoup trop jeune. Les plus jeunes m’ont dit que j’en étais déjà un.
J’en conclus que le daddy n’a pas vraiment d’âge. C’est généralement le gars qui a environ 15 ans de plus que toi. À 22 ans, ton daddy a 37 ans. À 37 ans, il en a 52. Pour certains, tu franchis le cap des 40 ans et te voilà promu daddy, que tu le veuilles ou non. Pour d’autres, c’est moins une question d’âge que d’attitude. Un homme de 34 ans avec une barbe, une confiance solide et deux ou trois cheveux gris peut dégager bien plus d’énergie de daddy qu’un quinquagénaire aigri qui passe ses journées à chialer contre le monde entier sur Facebook.
Ce qui me fascine, ce n’est pas tant la définition, mais le changement culturel qu’elle révèle. Récemment, je fouillais dans des archives et je suis tombé sur un numéro de Gay Montréal de 1976. À l’époque, la plupart redoutaient le cap des 40 ans comme une sentence de mort sociale. Passé cet âge fatidique, disaient-ils, la majorité ne pognait pratiquement plus. Dans les bars, ils devenaient tranquillement invisibles. On les considérait comme de « vieilles sacoches ».
Cinquante ans plus tard, c’est rassurant de voir qu’on a presque fait le chemin inverse. La calvitie, les poils gris et les rides peuvent désormais faire partie de ce qui rend un homme attirant. Le daddy est devenu un fantasme, une catégorie érotique à part entière, au même titre que le twink ou le bear. Il est souvent perçu comme quelqu’un de posé, rassurant et protecteur, avec une meilleure maîtrise de ce qui se passe dans le lit… ou ailleurs.
Ce qui est paradoxal, c’est que personne n’est particulièrement pressé de vieillir, mais qu’on est nombreux à trouver sexy les hommes plus mûrs. On aime leurs tempes grises et leurs pattes-d’oie, mais devant notre propre miroir, on surveille la moindre micro-ride en la tapotant religieusement de trois sérums, de rétinol et d’une crème anti-âge à 90 $ le pot.
Quand quelqu’un nous traite de « daddy » pour la première fois, il y a souvent ce petit moment de bug cérébral où on se dit : « Attends… de qui tu parles ? De moi ? » Pour certains, c’est valorisant. Pour d’autres, c’est une claque en pleine face. Le gars pense faire un compliment, alors que l’autre vient juste de réaliser qu’il a pris un coup de vieux.
N’empêche, moi, j’aime ça. Je changerai probablement d’avis la journée où mon dos va barrer en ramassant mes chaussettes. Mais pour l’instant, je n’ai pas spécialement envie de paraître plus vieux, mais je n’ai pas non plus envie de m’accrocher désespérément à ma jeunesse. Ma moustache est devenue, sans que je m’en rende compte, une petite façon d’apprivoiser ma pré-quarantaine.
Le daddy n’a certainement pas réglé notre rapport tordu au vieillissement, mais au moins, il a rendu le fait de prendre de l’âge un peu plus sexy. C’est peut-être même le seul fantasme gai qui ne nous demande pas de paraître plus jeunes. Ça aurait probablement rassuré les « vieilles sacoches » en 1976.

