Artiste montréalaise légendaire, Dayna McLeod enchante les publics du monde entier depuis plus d’un quart de siècle avec une pratique interdisciplinaire et un humour qui lui est propre. Ses textes, performances et vidéos explorent le genre, la représentation médiatique, le corps des femmes et la construction de l’identité sexuelle, à travers un regard unique, décalé et franchement singulier.
Le travail de McLeod a été présenté dans des festivals et institutions prestigieux partout en Europe — notamment au Musée d’art moderne de Varsovie et au Centre d’art contemporain de Paris — ainsi qu’en Amérique du Nord, en Australie, au Brésil, à Hong Kong et en Afrique du Sud. À Montréal, où elle enseigne à Concordia et à McGill, son œuvre a été célébrée à OFFTA, au PHI, aux Rendez-vous du cinéma québécois et au festival de cinéma queer image+nation.
Après le décès de sa conjointe, Maria-José (“MJ”) Raposo, emportée par le cancer en décembre 2024, puis après avoir traversé sa propre bataille contre la maladie, McLeod — épuisée mais déterminée — est de retour. Elle présente notamment une nouvelle installation au sein de l’exposition collective Devenirs partagés. Pratiques de l’IA, consacrée à des approches queer de l’intelligence artificielle, à la Galerie de l’Université de Montréal, jusqu’au 28 février. Admirée et très aimée du milieu, McLeod a accepté de répondre sans filtre à nos questions sur sa vie et son œuvre hors normes.
Tu as récemment eu une alerte de santé liée au cancer. Comment vas-tu?
Dayna McLeod : Je suis ok. Je suis vivante. L’an dernier, j’ai eu un cancer du côlon et un cancer de la thyroïde, en même temps que je faisais le deuil de MJ. Là, j’attends des résultats de scans. Mais jusqu’ici, ça va.
MJ est décédée en décembre 2024. Comment as-tu traversé tout ça?
Dayna McLeod : On a appris que MJ avait un cancer du pancréas à l’été 2024. On lui a donné un diagnostic terminal. Elle est donc revenue à la maison pour des soins palliatifs en septembre. Ce mois-là, on s’est aussi mariées dans notre cour arrière. Puis en octobre, j’ai appris que j’avais un cancer du côlon, et j’ai été opérée au début novembre. C’était évidemment énormément de choses à gérer. Ce qui nous a permis de tenir, ce sont nos ami·e·s. Des gens sont restés chez nous pendant que j’étais à l’hôpital pour ma chirurgie. J’étais tellement inquiète pour MJ… mais il y avait des ami·e·s ici, jour et nuit. Quand je suis sortie de l’hôpital, nos ami·e·s ont continué de nous aider 24/7 jusqu’à la toute fin. La mère de MJ a aussi été très présente : elle venait tous les jours dîner, elle nous soutenait beaucoup, et elle a été dévastée quand MJ est décédée. MJ a été d’une force incroyable, jusqu’au bout.
Tu vivais aussi, en privé, ton propre diagnostic…
Dayna McLeod : Mon focus, c’était MJ. Oui, j’avais ce diagnostic et cette chirurgie — je l’ai dit à quelques ami·e·s proches — mais je n’en ai pas vraiment parlé à qui que ce soit avant le décès de MJ, parce que je ne voulais pas que ça détourne l’attention de ce qu’on avait à faire. Ta nouvelle œuvre présentée dans Devenirs partagés. Pratiques de l’IA s’intitule Queer. Widow. Cancer. : trois “doubles”

CRÉDIT : Éliane Excoffier.
IA pour parler du deuil, de la survie et des communautés de soin. Peux-tu nous en dire plus?
Dayna McLeod : Queer. Widow. Cancer. est une installation à trois vidéos, sur trois écrans.
Ça raconte l’histoire de MJ qui tombe malade, qui revient à la maison, de moi qui ai un cancer, de MJ qui meurt… puis de moi qui fais de la chimio et qui essaie de gérer tout ça. Et c’est une histoire racontée avec l’IA. Je travaille avec un doppelgänger IA que j’appelle « Daynai », parce que je m’appelle Dayna. En ce moment, tout le monde déteste l’IA, alors qu’est-ce que ça veut dire de raconter une histoire de perte queer, de deuil queer et de survie queer en utilisant l’IA comme double? Est-ce qu’il y a une chance d’empathie? Une chance de compréhension? Est-ce qu’on peut raconter une histoire aussi vulnérable de cette façon-là? D’habitude, il y a une grosse dose d’humour dans mon travail, mais là… c’est assez lourd.
On a l’impression que ça a dû être cathartique, aussi.
Dayna McLeod : Je ne l’ai pas abordé comme de l’art-thérapie.
MJ aurait été tellement fière de cette œuvre!
Dayna McLeod : Je pense qu’elle aurait demandé : « Pourquoi tu fais une œuvre sur moi? » Mais je pense qu’elle aurait compris, et qu’elle aurait été fière.
Cette installation et cette exposition s’ajoutent à une carrière longue et riche. Préfères-tu la vidéo à la performance, ou l’inverse?
Dayna McLeod : Les deux sont plaisants et satisfaisants, mais de façons différentes. Le désavantage de la vidéo, c’est de ne pas avoir cette réaction immédiate du public. Il n’y a rien de comparable au fait d’être devant une foule en performance live — performance et cabaret. Si tu plantes, tu le sais tout de suite! Si une blague fonctionne, tu le sais par le rire quelle provoque… ou non.
Quel est l’un de tes moments les plus fous en carrière?
Dayna McLeod : Au début des années 2000, je faisais ce personnage de performance, le Canadian Beaver. J’avais fabriqué un costume de castor en fausse fourrure. Il y avait aussi une vulve cousue à l’entrejambe, pour un numéro de cabaret où un castor expliquait comment il en était venu au féminisme. C’était du mauvais stand-up! J’ai aussi fait un numéro de Santa Beaver, où je mettais des cadeaux dans le ventre du costume. Les gens s’agenouillaient devant moi et passaient la main par l’entrejambe — par la vulve — du costume pour sortir un cadeau. Eh bien, Harry Standjofski a plongé sa main. Il a figé quand j’ai dit : « Harry, ce n’est pas ça que tu cherches! » Il était gêné, moi aussi, et il a retiré sa main. Ma leçon, c’est que je devais porter cinq serviettes maxi pour créer une barrière entre mon vrai corps et le costume de castor! Après ça, Harry et moi, on a été un peu plus timides l’un avec l’autre (rires).

CRÉDIT : Éliane Excoffier.
Es-tu une artiste queer ou une artiste qui se trouve à être queer?
Dayna McLeod : Je suis une artiste queer.
Penses-tu que le fait d’être une femme ou d’être queer a rendu ton parcours professionnel plus difficile?
Dayna McLeod : Non. Je me sens très chanceuse et privilégiée par l’incroyable soutien que j’ai reçu à Montréal, au Québec, au Canada. Le type de travail que je fais n’est pas comparable au monde du marché de l’art. Ce ne sont pas vraiment les cercles où je circule.
Tu es enseignante, chargée de cours, professeure. Que dis-tu à tes étudiant·e·s queer au sujet du fait d’être “out” dans leur travail?
Dayna McLeod : Je ne sais pas si c’est à moi de dire ce que devrait être leur parcours de visibilité en 2026, mais c’est certainement très différent de l’époque où toiet moi on débutait. Je leur demande surtout : de quoi parle le travail? Si l’œuvre est claire, ça va arriver.
Le conseil que je donne aux étudiant·e·s et aux jeunes, c’est : « l’internet, c’est pour toujours. Est-ce que tu veux être nu·e sur internet ou pas? » Surtout pour les étudiantes, les personnes non binaires et trans. Quelles sont les conséquences possibles de trop se dévoiler?
Je parle en venant d’une posture de “trop partager”. Alors : qu’est-ce que tu veux mettre là dehors? S’il peut y avoir des conséquences, si tu as le moindre doute, ne le fais pas. Parle à tes gens, à tes ami·e·s, à ta communauté, avant de rendre quelque chose public. Demande des retours.
Quel est ton pronostic de santé, ces temps-ci?
Dayna McLeod : Tout est bon. Pouce en l’air. J’ai quelques rendez-vous qui s’en viennent, j’espère qu’on va me dire que je suis débarrassée du cancer. J’ai eu une coloscopie claire en décembre. Alors oui, doigts croisés. Envoyez-moi toutes vos bonnes vibes!
Tu es une légende vivante, Dayna.
Dayna McLeod : Je suis simplement contente d’être en vie.
INFOS | L’installation Queer. Widow. Cancer. de Dayna McLeod fait partie de l’exposition
collective Devenirs partagés. Pratiques de l’IA, avec Francisco Gonzàlez-Rosas, Marie-Ève Levasseur et Marion Schneider, consacrée à des approches queer de l’intelligence artificielle, présentée à la Galerie de l’Université de Montréal. Entrée libre.
McLeod présente aussi une nouvelle installation dans le cadre de Hall of Mirrors, projet
pop-up d’art, de médias et de performance commissarié par Daniel Barrow et Jon Davies, mettant en lumière des artistes LGBTQ+ montréalais dans les vitrines de locaux commerciaux vides du Village, à partir de la Nuit blanche, le 28 février.
https://galerie.umontreal.ca
https://www.galeriedesglaces.ca
https://daynarama.com

