Un ouvrage hors norme, à mi-chemin entre l’échange épistolaire et l’essai, dans lequel Nathalie Fredette explore la relation — à la fois symbiotique et conflictuelle — que l’autrice entretient avec le milieu de l’édition. La table est mise dès les premières pages avec lapremière d’une série de lettres dans lesquelles l’autrice réagit aux refus de publication qu’elle essuie, ou pire encore, à l’indifférence généralisée, voire à l’absence totale de réponse de la part des maisons d’édition. Cette prise de parole, qui transgresse la norme implicite voulant qu’on attende patiemment, un sourire poli et reconnaissant aux lèvres, constitue un geste profondément libérateur. En refusant le silence auquel on la condamne, l’autrice se réapproprie une voix qui lui est autrement refusée.
À travers une succession de missives anecdotiques adressées à des éditeurs entièrement
fictifs, mais dans lesquelles il est facile, et souvent amusant, d’en reconnaître certains bien réels, l’autrice se met à nu. Elle y expose sans détour son désir de création, confronté aux aléas très concrets d’une réalité marquée par la précarité et la nécessité de survivre. Émergent ainsi des questionnements fondamentaux : pour qui écrit-elle, au juste ? Pour sa mère, sa famille, sa compagne ? Et parmi la masse informe des lecteurs et lectrices, y en a-t-il même pour qui ses textes comptent réellement ?
Entre colère, humour et autodérision, l’autrice interroge la valeur accordée à la littérature et la pertinence de poursuivre l’acte d’écrire, malgré l’absence de reconnaissance.
On pourrait craindre que l’ensemble sombre dans le misérabilisme, mais, malgré la gravité des propos, l’ouvrage mise plutôt sur l’ironie pour mettre en lumière l’absurdité de certaines situations. À titre d’exemple, elle évoque notamment la notion d’édition « écoresponsable » en assénant une avalanche de slogans aussi vertueux que délicieusement absurdes. De même pour les phénomènes de mode qui imposent des formats et fabriquent des attentes. En témoigne le moment où elle raconte avoir travesti un récit portant sur l’expérience d’une femme aux prises avec le cancer en le recentrant autour d’un personnage masculin.
N’hésitant pas à se remettre en question, quitte à se contredire, l’autrice nous entraîne
dans les méandres du processus de création et de l’édition, son inévitable contrepartie, avec laquelle elle entretient une relation à la fois fusionnelle et douloureuse. Ultimement, comme elle le souligne avec une lucidité mordante : « je m’intéresse aux livres, vous vous intéressez au marché du livre ».
INFOS | Nue devant des fantômes : lettres à mes amis éditeurs / Nathalie Fredette.
Lachine : Éditions de la Pleine lune, 2026, 143 p.

