Lucie, une jeune conservatrice de musée à Chambéry, entre dans une librairie genevoise. Ce geste, en apparence bien innocent, marque cependant le début d’une transmission inattendue : on lui confie le passé de Richard Salvat, une figure énigmatique liée à une mystérieuse confrérie alpine.
Cette prémisse singulière entraîne le lecteur dans un mouvement de va-et-vient entre le présent et la fin des années 1930, aux portes de la Seconde Guerre mondiale. Cette dualité temporelle s’accompagne d’une circulation entre plusieurs lieux — Genève, Chambéry, les alpages savoyards — mais c’est surtout le col des Gets, en Haute-Savoie, qui s’impose comme le cœur symbolique du récit. Bien plus qu’un décor, il incarne un moment de bascule, un seuil à franchir.
C’est autour de ce col et du personnage de Richard, au début du siècle, que se noue l’énigme du mystérieux Ordre des Colombes, une confrérie millénaire dont l’existence est indissociable d’une devise savoyarde aussi énigmatique que chargée d’histoire : FERT. Lucie se trouve bientôt confrontée à un choix déchirant : faire renaître une fraternité oubliée ou accepter qu’elle s’éteigne à jamais ? À travers cette interrogation, s’ouvre alors une réflexion sur notre rapport au passé et notre responsabilité individuelle face à l’héritage reçu.
Mais que désignent réellement les quatre lettres de la devise FERT ? Historiquement, elles renvoient aux ordres de chevalerie savoyards et à l’acronyme latin de Fortitudo Eius Rhodum Tenuit (« Par sa bravoure, il tint Rhodes »). Mais FERT peut aussi être rattaché à un archaïsme issu du verbe latin ferre, signifiant « porter », « supporter », « endurer ». Difficile de trancher entre le chant envoutant d’une bravoure héritée d’un ordre ancien et la nécessité, plus humaine, de porter un héritage et d’en assumer la transmission. Quelle qu’en soit la réponse, la devise pose une question essentielle : qu’est-ce que l’on choisit de porter, et qu’est-ce que l’on accepte de laisser disparaître ? À l’image du col alpin, FERT désigne donc un lieu de passage entre passé et présent, fidélité et liberté, tradition et réinvention.
Le roman se distingue également par la place qu’il accorde à des personnages en marge des normes sociales et sexuelles, aussi bien dans la Genève cosmopolite que dans la montagne des années 1930. Cette dimension queer, rare dans un roman historique alpin, est traitée avec subtilité et sans anachronisme. Elle est même présentée comme un rempart de liberté, voire de résistance face à une société conservatrice, permettant de dépasser les clichés souvent associés à l’imaginaire montagnard.
Philippe Mugnier mêle une documentation historique solide à un imaginaire riche qui se distingue par la qualité de ses atmosphères et par les questions qu’il fait émerger, et qui continuent de résonner bien après en avoir tourné la dernière page. Une œuvre à la fois originale, humaniste qui a par ailleurs été sélectionné dans les œuvres retenues dans la sélection du Prix international du roman gay 2026.
INFOS | FERT : Les veilleurs du col / Philippe Mugnier. Paris : Que d’histoire !, 2026. 206 p.

