Mardi, 25 janvier 2022
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    Le poète d’Alexandrie : “En attendant les barbares et autres poèmes” de Constantin Cavafis

    Auteur de 184 poèmes, l’écrivain grec d’Alexandrie (Égypte) fait partie du panthéon des grands écrivains. Il est considéré comme l’un des plus authentiques poètes du XXe siècle, l’un des plus sobres, des plus rigoureux. Ses amours masculines ne l’ont pas écarté de la gloire littéraire. Homosexuel, Constantin Cavafis l’était, mais ses poèmes ne peuvent être réduits à une somme de fantasmes, car chez lui le corps est soumis à la fatalité du temps, est menacé de disparition.

    Chacun de ses poèmes est un destin en acte, hanté par les souvenirs, s’inscrivant dans une histoire (celle de la Grèce antique). Court, réaliste, sec même, le poème est un moment autobiographique détourné, une confession murmurée, une fable légère, une leçon de choses qui ne prétend pas, malgré l’impression de sagesse qui s’en dégage, à une vérité unique.

    Le poème est certes au service d’une différence sexuelle, qui n’est pas affichée de manière ostentatoire ni de manière provocatrice; elle est surtout au service d’une émotion, qu’il s’agit de ressusciter avec exactitude, plénitude, volupté. 

    Image d’en-tête réalisée à partir du portrait de Cavafy en 1900, texture de fond : poème manuscrit de Cavafy, images provenant de Wikipédia. (Littérature Portes ouvertes)

    La vie de Cavafis est un paradoxe. Il est né, en 1863, à Alexandrie ville portuaire commerciale située à l’ouest du Nil, centre culturel et artistique capital pour tout l’Orient, mais également foyer important de l’hellénisme (grâce aux conquêtes d’Alexandre le Grand, d’où le terme “alexandrin” pour désigner une poésie érudite et raffinée propagée par des poètes originaires d’Alexandrie).

    À la mort de son père, alors qu’il n’a que six ans, sa mère immigre en Angleterre; il y vivra jusqu’à l’âge de 22 ans. Revenu à Alexandrie, il ne quittera plus cette ville jusqu’à sa mort, sauf quatre fois, dont la dernière à Athènes, où il se fera soigner pour un cancer de la gorge qui l’emportera en 1933.

    Fonctionnaire toute sa vie, il publiera peu de son vivant. Édités sur des feuilles volantes, ses poèmes circulent de main à main parmi un cercle restreint d’amateurs. Pourtant sa notoriété grandit; E. M. Forster (La route des Indes, Maurice, Howard’s End) le saluera dans un article publié en 1919. Les premières traductions en français paraissent en 1921.

    Ce n’est qu’après sa mort que ses poèmes seront réunis en un volume, classés par ordre chronologique. Dominique Grandmont en a donné en 1999 une traduction française, très près de l’écriture singulière de l’écrivain, beaucoup plus fidèle que celle de Marguerite Yourcenar parue en 1958 et rééditée en 1978. La traduction de Grandmont, intitulée En attendant les barbares et autres poèmes, vient de reparaître dans la collection de poche “Poésie/Gallimard”.

    Si Cavafis publie peu de son vivant, la raison en est imputable à son perfectionnisme. Écrite en grec moderne, sa poésie, en vers libres, se rapproche de la langue parlée, sait jouer du mètre et de la rime, réactualise les archaïsmes d’une langue fondatrice de la culture occidentale. Pleine de références à la culture ancienne, elle est pourtant directe, épurée et sait rendre la mélancolie autant que l’humour, la fragilité autant que le mystère de la beauté et du désir. Sans fioriture ni circonvolution, elle est une méditation.

    Évocations, souvenirs, instants ressuscités sont la matière principale de cette œuvre. Le passé y est constant, exaltant des événements et des hommes, souvent peu connus, de l’histoire hellénique. Ainsi l’un des poèmes les plus illustres, En attendant les barbares, a pour cadre la ville de Rome au Ve siècle, au moment de l’invasion des Wisigoths.

    La civilisation antique et byzantine occupe la majeure partie de l’œuvre, car l’humanisme de Cavafis y appartient entièrement. Mais cette civilisation croise les figures de la vie présente, celles des garçons des bas quartiers d’Alexandrie et des prostitués des cafés, celles des amours interdites, vues alors comme scandaleuses, celles des éphèbes qui, par trop de beauté et trop de jeunesse, rappellent plus que jamais notre finitude.

    L’homosexualité, qu’on retrouve dans moins de cinquante textes, n’y est pas apologétique, encore moins dénonciatrice et révoltée. Elle ne sombre pas dans un romantisme éperdu, pas plus que dans une trivialité vénéneuse. Elle est dite sobrement, naturellement. Image fugitive, elle est sublimée par la mémoire. Irréfragable, elle est utopie autant qu’évocation de la perte. Elle fait partie tout simplement de la condition humaine. C’est également elle qui nous touche le plus dans l’œuvre de cet Alexandrin. Voyez :

    “…je regarde à présent
    un bel adolescent qui, près d’une fontaine
    s’est allongé, essoufflé sans doute d’avoir couru.
    Comme il est beau; quel divin a dû
    s’emparer de lui pour l’assoupir. –
    Je reste longtemps à le contempler de la sorte.
    Et l’art, une fois de plus, me rend les forces qu’il m’a prises.” (En peinture)

    “Et je vis la beauté de ce corps qu’Éros lui-même
    au plus haut de son expérience semblait avoir créé
    … modelant le visage avec délicatesse
    et laissant, du bout des doigts, une touche
    d’émotion sur le front dans les yeux, et sur les lèvres.” (À l’entrée du café)

    “J’ai tant contemplé la beauté
    que ma vue en est remplie.

    Lignes du corps. Lèvres empourprées. Membres voluptueux.
    Des cheveux pareils à ceux des statues grecques;
    toujours beaux, même quand ils sont dépeignés,
    et quand ils retombent à peine, sur la blancheur des fronts.
    Visages de l’amour, comme les voulait
    ma poésie… dans les nuits de ma jeunesse,
    dans mes nuits, secrètement rencontrés…” (J’ai tant contemplé)

    “…il déambule au hasard de la rue,
    comme ébloui encore par le plaisir défendu…” (En pleine rue)

    Pour terminer, citons en entier La table voisine, leçon sur le temps qui est encore vie et chair :

    “Il doit avoir vingt-deux ans, pas plus.
    Et pourtant, j’en suis sûr, il y a presque le même
    nombre d’années, oui, j’ai possédé ce corps-là.

    Il ne s’agit nullement d’une exaspération du désir.
    Je viens, du reste, à peine d’entrer dans le casino;
    je n’ai pas eu non plus le temps de beaucoup boire.
    Ce corps-là, moi, je l’ai connu.

    Et que je ne me rappelle plus où – cela n’y change rien.

    Ah, voilà, maintenant qu’il s’est assis à la table voisine,
    je reconnais ses moindres gestes – et sous les vêtements,
    je revois nus les membres bien-aimés.”

    _______________
    En attendant les barbares et autres poèmes / Constantin Cavafis, traduit du grec et présenté par Dominique Grandmont. Paris : Gallimard, 2003. 336p. (coll. : Poésie/Gallimard, no 386)

    Si on veut prendre connaissance de la traduction précédente de Cavafis :

    Poèmes / Constantin Cavafis, trad. du grec par Constantin Dimaras et Marguerite Yourcenar. Précédé de Présentation critique de Constantin Cavafy, par Marguerite Yourcenar, Paris : Gallimard, 1978. 288p. (coll. : Poésie/Gallimard, no 125)

    Des choix de poèmes (probablement parmi les plus beaux) sont parus dans:

    Jours anciens / Constantin Cavafis, trad. par Bruno Roy. [s.l.] : Fata Morgana, 1978. 68p. (coll. Dioscures)

    Poèmes / Constantin Cavafis, présentation et texte français par Henry Deluy. Paris : Fourbis, 1993. 74p.

    L’essai d’E. M. Forster sur Cavafy :
    (en français) Pharos et Pharillon : une évocation d’Alexandrie, trad. de l’anglais par Claude Blanc. Paris : Quai Voltaire, 1991. 142p.

    (en anglais) Pharos and Pharillon : An Evocation of Alexandria. London : Vintage/Ebury (The Random House Group), 1975. 100p.

    Cavafis ou Cavafy?

    Cavafis est la graphie française du nom, et Cavafy, l’anglaise. Écrire Cavafis, avec “is”, est une mise en conformité sur le plan international de l’édition des poèmes de l’Alexandrin. D’ailleurs le Robert et le Larousse ont adopté cette graphie. Mais Gallimard n’a pas changé, dans ses rééditions, celle adoptée par Dimiris et Yourcenar pour leur anthologie.

    D’ailleurs le nom de famille de Constantin est tout un roman. Sur son passeport grec, le père orthographie Pierre-Jean Cavafis. Sa mère, quand elle sera naturalisée britannique, adopte le nom Cavafy. La transcription européenne a été souvent autre, d’après le poète, qui signale les orthographes Cavafè et Cavaffi. La note nécrologique de sa mère parle même d’une dame Cavvafi; Constantin recevra très souvent en Alexandrie son courrier sous ce dernier nom.

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