Lundi, 27 juin 2022
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    Le gay Paris : “Le bal des hommes” de Gonzague Tosseri

    On lira avec beaucoup de plaisir Le bal des hommes, de Gonzague Tosseri, qui décrit le milieu homosexuel parisien des années 1930. C’est le premier livre que signent ensemble sous ce pseudonyme le journaliste à L’Obs, Arnaud Gonzague, et le correspondant au Vatican pour i-Télé et RMC, Olivier Tosseri, et ce ne sera certainement pas le dernier, espère-t-on.

    Ils semblent s’être amusés comme de petits fous à écrire à quatre mains ce qui apparaît comme une parodie, voire une pochade, du roman policier, qui prend ici comme toile de fond la France de la Troisième République, particulièrement instable face à de nombreux scandales et les menaces fascistes. C’est la crise financière, mais on a tendance à l’oublier par la fête : Berlin n’est-elle pas devenue la Nouvelle Sodome? Paris n’est pas en reste.

    On est en 1934. Il y a l’affaire Stavinsky, évoquée dans le roman, qui provoquera permutations et déplacements dans la police. On ne sera pas surpris que le roman s’ouvre sur un policier de la Mondaine, Blèche, et que les romanciers semblent vouloir suivre une piste politique. Blèche, assisté par son fidèle Lazare, se retrouve par un beau matin au zoo de Vincennes pour enquêter sur l’émasculation de deux tigres. Leur chibre (mot d’argot, comme il y en aura plusieurs dans le roman, qui désigne le pénis) a été volé et on soupçonne un riche homme d’affaires pourvoyant des personnes haut placées en aphrodisiaques provenant du sexe de ces félins d’en être le commanditaire.

    Cet inspecteur, comme ses autorités, est convaincu que le trafic de cette drogue incrimine des homosexuels parisiens, des grosses légumes comme des gagne-petit. Blèche se voit confier la surveillance des « invertis », car c’est ainsi qu’on nomme les homosexuels à l’époque, pas encore les « gays » d’aujourd’hui. Ce nom même suggère une maladie ou une perversion.  

    L’enquête suit plusieurs avenues, se complique avec ses retours en arrière au temps de la Première Guerre mondiale, et de nombreux protagonistes : cela va du simple soldat à un chef de police, des proxénètes aux forces de l’ordre, que les flashbacks et le temps présent réunissent dans l’homosexualité et ses commerces, les maisons closes comme les bars. Le milieu interlope et la police vont main dans la main. 

    L’enquête bifurque, et l’inspecteur Blèche, qui travaille la nuit — un bon moment pour mettre la main au collet aux fauteurs — est plus intéressé à savoir qui est l’auteur du meurtre non résolu d’un conseiller municipal. C’est surtout le meilleur moment pour surveiller le monde des invertis : « des bars coloniaux de la rue de Lappe aux établissements de bains de la rue Saint-Lazare, des promenoirs du Gaumont, sur les Grands Boulevards, aux pissotières de la gare du Nord, des michetonneurs de la porte Saint-Martin aux masseurs de la Folie-Méricourt, tout ce que Paris comptait de vénalité mâle » n’échappe pas à Blèche, qui parcourt en grandes enjambées le milieu sans arrêter; il regarde d’un œil froid, mais tolérant, ce monde de la déchéance, de l’infortune et de la déglingue.

    Nous allons avec lui de l’excès à l’ignoble. Autour de lui, des êtres qui font plus pitié qu’ils n’attirent la sympathie : Lazare, un vieux collègue paternaliste et alcoolique, l’informateur Goetz qui est un ancien dealer, Samo détruit par l’opium et qui cherche encore à faire le tapin… Des plus fortunés antipathiques jusqu’aux camés proches de la mort, dans une intrigue aux multiples rebondissements, ainsi suivons-nous le policier. 

    Le monde décrit par les auteurs est glauque. Nous ne sommes pas dans le Berlin frénétique des années 30, celui de Cabaret. On sent comme une chape de plomb qui pèse sur tout « ce que Paris comptait de louche, d’excessif et de mal élevé [qui] s’épuisait à se mentir, à se filouter, à se mettre le rasoir sous la gorge, à s’attraper du col en signe de représailles, s’arrachant la pitance à même l’assiette, retournant les poches des macchabées pour y dérober ce qui s’y trouvait».

    Mais l’univers décrit, guère rassurant, n’est pas déprimant pour autant. Nous pouvons donc sourire aux nombreux détails précis et parfois loufoques qui dressent un portrait fascinant d’une France historique, sociale et culturelle que nous connaissions grâce au cinéma de Renoir, Autant-Lara, Duvivier, Clair et Carné de ces années-là. Avec à la clé ce vocabulaire argotique et ce ton suranné qui donnent un certain charme et une vérité à cette évocation. On attend donc avec impatience la prochaine enquête de ce spécialiste du Paris underground qu’est Blèche.  

    Le bal des hommes / Gonzague Tosseri. Paris: Robert Laffont, 2014. 281p.

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