Mardi, 27 septembre 2022
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    CUERNAVACA ET PARIS : “La double vie de Jesus” d’Enrique Serna / “Les Parisiens” d’Olivier Py

    Deux villes, des situations différentes, un monde bigarré où gais, travestis et trans se côtoient dans une histoire incroyable avec le Mexicain Enrique Serna et dans un portrait de la faune parisienne méphistophélique avec Olivier Py. Les lecteurs de romans policiers ne seront pas égarés par La double vie de Jesus menée d’un train d’enfer, mais le seront peut-être par Les Parisiens qui sont une longue dérive, une hallucination monumentale, embarqués qu’ils seront dans un récit surréaliste, sans véritables actions, sinon des divagations sur un Paris plein de panache.

    Enrique Serna, qui est scénariste, essayiste et chroniqueur, vit à Mexico et il est auteur de nombreux romans qui ont été salués par la critique, dont La peur des bêtes, Quand je serai roi et Coup de sang traduits en français.

    Ses livres sont surtout dénonciateurs du monde politique et des forces de l’ordre, critiques de la corruption endémique qui entraîne les politiciens à fricoter dangereusement – pour leurs vies et celles de leurs citoyens – avec les narcotrafiquants, et de la loi de la jungle adoptée autant par les petites frappes que par les gouvernants. Ses histoires sont vaudevillesques, impitoyables, tragiques. Ses personnages sont en quête autant de bonheur que de réussite dans un monde violent qui les menace tous les jours. 

    La double vie de Jesus suit la règle que s’est donnée Serna de décrire le contexte socialo-politique ainsi qu’intellectuel de son pays. Avec ce petit plus qui pourrait intéresser nos lecteurs : l’homosexualité. Ou plutôt : la transsexualité. Dans cette « ville à l’éternel printemps » qu’est Cuernavaca, Jesus Pastrana, fonctionnaire municipal, aspire à devenir maire pour mettre en pratique ses idéaux de légalité et de justice. Il est tellement rigoureux dans ses fonctions de contrôleur fiscal que ses ennemis politiques l’ont baptisé « le sacristain ».

    Tous les niveaux de l’administration sont infiltrés par les narcotrafiquants. Les deux grands cartels se font la guerre et la vie quotidienne est jalonnée de morts décapités et de coups de feu. Durant sa campagne entravée par les membres de la mairie et des bandits de grand chemin, Jesus, marié et père de deux enfants, tombe amoureux de Leslie, un travesti. Ce sera un amour ardent qui bouleversera sa vie, surtout quand on sait que Leslie a un frère jumeau à la tête du cartel de Sinaloa. Tout se compliquera donc.

    Enrique Serna sait mener un suspense à l’humour dévastateur et à la cruauté imparable sur la société mexicaine. Tout le monde, du pouvoir institutionnel comme du crime organisé, en prend pour son grade dans un suspense incroyable avec en son centre un Jesus plus innocent que lucide, plus rêveur que réaliste. La double vie de Jesus est un roman furieux, qui autant une critique sociale qu’une comédie policière. À lire précipitamment. 

    Les Parisiens / Olivier Py

    Fort différent, on l’imagine, ce qui s’intitule roman, Les Parisiens, écrit par Olivier Py, ci-devant comédien, metteur en scène et directeur du festival de théâtre d’Avignon. Et aussi romancier, entre autres, de Paradis de tristesse (dont j’ai déjà parlé dans FUGUES) et de Excelsior. Il récidive avec ce roman plus ou moins linéaire, qui ressemble à un tour de force tant il brasse, entre méditations poétiques et réflexions psychosociales et politico-sexuelles, de personnages et de lieux.

    Tout le petit monde féroce de Paris en prend pour son rhume. Ce quatrième roman de Py est moins un récit cynique qu’acide, moins amphigourique que métaphorique. Si on connaît le milieu politique et artistique (théâtre, cinéma, peinture, mode, etc.) parisien, on se complaira à mettre des noms sous des portraits qui, entre excès et affabulations, sont particulièrement incisifs. 

    Aurélien est un jeune provincial qui est, comme on dit, monté à Paris pour faire du théâtre. Il rencontre un éminent chef d’orchestre qui l’initiera à cette scène triste et grandiose qu’est le Paris des fêtes mondaines et des boîtes de nuit (avec les inévitables back-rooms). Aurélien est beau et il le sait, ce qui lui permet de tomber dans les bras de vieilles dames liftées comme dans ceux de jeunes étalons.

    C’est un être de la nuit aussi. Entre putains et politiciens, une faune dérisoire s’agite autour de lui : ministres en disgrâce, jeunes chefs d’orchestre prétentieux, acteurs sans talent, attachées de presse méchantes, journalistes aigris, mécènes ruinés, animateurs de télévision déchus, footballeurs mêlés dans des scandales sexuels, éditeurs alcooliques, et j’en passe. À tous ceux-là, il faut leur cirer les pompes, mais aussi leur pomper le sexe.

    Pour décrire cet univers fait de compromissions, de lâchetés et de vanités, Py a du talent à revendre, sur le mode à la fois hystérique et désespéré. Aurélien aspire, comme le poète qu’il aime à la sainteté, mais il sait qu’il faut se prostituer (dans tous les sens du mot). Paris est un cirque et Olivier Py en est son descripteur métaphysicien.  

    La double vie de Jesus / Enrique Serna, traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry. Paris: Éditions Métailié, 2016. 366p.

    Les Parisiens / Olivier Py. Arles: Actes Sud, 2016. 537p.

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