Jeudi, 8 Décembre 2022
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    L’année éclatante de Gabrielle Boulianne-Tremblay

    En mars 2021, Fugues écrivait que La fille d’elle-même était l’un des meilleurs romans des dernières années. D’autres l’ont réalisé peu à peu, puisque Gabrielle Boulianne-Tremblay a remporté le 11 mai dernier le prestigieux Prix des libraires du Québec, quelques semaines après la parution d’un récit poétique jeunesse, La voix de la nature, et la grande finale de son personnage dans Une autre histoire.


    Que signifie le Prix des libraires pour toi ?

    Gabrielle Boulianne-Tremblay : Je suis honorée de faire partie de cette constellation de gens que j’ai lus et admirés, qui m’ont enseigné à écrire à travers leur écriture et leur singularité : Marie Laberge, Michel Tremblay, Dany Laferrière, Kim Thúy ou Bruno Hébert, qui avait gagné avec C’est pas moi, je le jure !, l’une de mes inspirations pour La fille d’elle-même. C’est comme si on m’accueillait dans la littérature et qu’on me disait que ma voix est entendue. Tout ça, avec une histoire qui parle d’une petite personne trans. Même s’il y a un pourcentage infime de personnes trans, nos existences ne sont pas moins importantes.


    Dans La voix de la nature, tu suis une jeune personne qui cherche son identité et qui évoque l’importance de la nature pour se sentir appartenir au monde. Comment en es-tu venue à cette idée ?
    Gabrielle Boulianne-Tremblay : La collection Unik est consacrée à l’autofiction et aux récits personnels d’auteurs et d’autrices. Au début, je me demandais ce que je n’avais pas dit dans La fille d’elle-même. Puis, j’ai décidé de revisiter mon enfance, car elle a été plus douce que dans mon roman. C’est aussi une espèce de revanche sur le passé : j’ai commencé ma transition à 21 ans, mais j’aurais aimé être tout de suite dans l’affirmation de soi comme mon personnage dans La voix de la nature.


    Quelle place occupe la nature dans ta vie ?
    Gabrielle Boulianne-Tremblay : J’ai grandi en nature. C’était mon refuge. Je voulais montrer aux jeunes à quel point la nature est belle et ressourçante. C’est là où je me recueille et où j’apprends à être moi-même. Je suis encore plus authentique et sans artifice en forêt. La petite fille de mon récit se rend en nature et peut être elle-même dans son expérience de personne trans. Elle ne se sent pas jugée par les arbres ni par les animaux. Ils sont spectateurs de son épanouissement.


    À quel point est-ce que c’était un défi d’écrire de la poésie-prose pour la jeunesse ?
    Gabrielle Boulianne-Tremblay : J’ai replongé dans ma propre enfance pour écrire à hauteur d’enfant. Je me suis adressée à la petite Gabrielle qui aurait aimé avoir ces mots-là, plus jeune. Par la suite, le processus avec mon éditeur Thomas Campbell a été important pour affiner les images et modifier les mots que les jeunes ne sont pas habitué.e.s de lire, parce qu’on voulait que ce soit une écriture de sentiments.


    Le 4 avril dernier, le téléroman Une autre histoire s’est terminé avec une finale dans laquelle ton personnage, Chloé, tombe en amour avec un homme cis hétéro et adopte un enfant. Tu en penses quoi ?
    Gabrielle Boulianne-Tremblay : Enfin, on voit des expériences différentes qui sont tout aussi valides et légitimes. Récemment, une dame m’a interpellée dans un café pour me dire à quel point ça faisait du bien de voir d’autres histoires. C’était le temps que les scénaristes et les diffuseurs se réveillent et prennent conscience qu’il n’y a pas que des personnes cis qui regardent leurs émissions. C’est tellement important d’avoir de la représentativité. Surtout un vécu positif.


    Quand on est sensibilisé.e.s à la place des personnes trans dans les médias et dans les arts (comme le démontre si bien le documentaire Disclosure sur Netflix), on comprend l’extrême importance que les personnages trans soient joués par des personnes trans, plutôt que d’être toujours interprétés, écrits et vus dans la perspective de personnes cisgenres. Peu importe ce qu’en disent les partisans du : « les acteurs devraient pouvoir tout jouer ». Que penses-tu du fait que le personnage de Suzon ait été joué par Stéphane Jacques ?
    Gabrielle Boulianne-Tremblay : Au début de l’émission, les gens étaient moins conscientisés. J’étais contre cette idée. Quand Stéphane m’avait approchée pour être consultante dans son travail de construction du personnage, j’avais refusé, parce que j’étais très occupée et peu encline à dire oui. Puis, quand on m’a approchée pour jouer moi aussi, j’ai vu que l’équipe avait compris à quel point c’était important. Cependant, il faut reconnaitre que Stéphane a fait un beau travail. Je n’ai pas senti qu’il tombait dans la caricature. Sur le plateau, la majorité de mes scènes étaient avec lui et j’ai vu son souci de bien nous représenter.


    Parlant de télé, on a su l’hiver dernier qu’un projet d’adaptation télévisuelle de La fille d’elle-même était en chantier chez Zone3. Où en êtes-vous ?
    Gabrielle Boulianne-Tremblay : Je ne peux pas en dire beaucoup, mais je peux dire que la production veut représenter mon roman le plus fidèlement possible. Comme je compose avec beaucoup de personnes non trans, c’est important pour moi d’être dans le bateau. Zone3 est très sensible à l’idée de faire rayonner la communauté queer devant et derrière la caméra. On a presque trouvé un diffuseur au moment où on se parle. Je crois que le Prix des libraires et la traduction en anglais du roman vont donner un coup de pouce au projet.


    Quelle place aimerais-tu que les interprètes trans occupent ?
    Gabrielle Boulianne-Tremblay : La plus grande possible. J’aimerais jouer dans la série et que la communauté queer profite de ce succès. Si on nous donne le choix entre engager une jeune personne trans avec moins d’expérience en jeu et une jeune personne cis qui est rendue plus loin dans son jeu, j’opterai pour la petite trans pour qui ça pourrait changer sa vie. Je pense à la Gabrielle de 25 ans, sans études en cinéma, qui a été repêchée par les réalisateurs Simon Lavoie et Mathieu Denis pour jouer dans Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, et qui a décroché une nomination aux prix Écrans canadiens. Il y aurait plusieurs moyens pour encadrer cette jeune actrice trans.


    INFOS | La voix de la nature, roman jeunesse de Gabrielle Boulianne-Tremblay, Éditions Héritage, coll. Unik, 2022

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