Jeudi, 29 septembre 2022
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    Tyhran Sohoian : parcours d’un jeune réfugié ukrainien

    Illustrateur et artiste en animation, Tyhran Sohoian, 23 ans, est arrivé à Montréal le 25 juin dernier. Réfugié ukrainien LGBT né en Crimée, il quitte Kiev lorsque les troupes russes entrent en Ukraine. Commence alors pour lui un vrai parcours du combattant pour aboutir à Montréal et se sentir en sécurité, finalement.

    Pour l’instant, Tyhran Sohoian réside dans une famille québécoise qui l’a accueilli à bras ouverts comme si que c’était leur propre enfant. «Sonia et Luc font tout ce qu’ils peuvent pour que je me sente en sécurité et comme si j’avais un véritable foyer. Ils sont très gentils et extrêmement compréhensifs envers moi. J’apprécie énormément ce qu’ils font pour moi», dit le jeune homme un peu timidement. 

    Assis sur la terrasse d’un café du Plateau Mont-Royal, sous un soleil de plomb, les grands yeux de Tyhran Sohoian brillent, il est fébrile, un tantinet nerveux lorsqu’il parle de la situation en Ukraine, des Russes qui avancent sur ce territoire. «Bien que différente, Montréal ressemble un peu Kiev, il y a là-bas aussi une multitude de cafés et de terrasses comme ici», dit-il en esquissant un sourire avant de commencer à raconter son périple et la vie qu’il a laissé derrière lui, son entourage, ses amis, sa famille…

    Lorsque les Russes envahissent la Crimée en 2014, il quitte famille et amis, à l’âge de 16 ans seulement, pour aller s’installer tout seul à Kiev «parce qu’avec les Russes [et leur lois anti homosexuelles], ce n’était plus sécuritaire de vivre là-bas». Il devait refaire des papiers d’identité en russe, et là ils auraient découvert qu’il est gai. «En Crimée, les gens se font laver le cerveau par les Russes sur l’homosexualité et tout le reste, il en résulte une grande homophobie, c’est pourquoi j’avais décidé de partir». Il se refait un nouveau réseau d’amis et de connaissances. Il va à l’université, d’abord il étudie en administration, mais son côté créatif ressort aussi tôt et il abandonne ces études pour faire plutôt les institutions en dessin, illustration, cinéma et animation dont il obtient plusieurs diplômes.

    «Je devais participer à un programme d’échange pour jeunes, je devais aller enseigner le dessin à des élèves en Bulgarie, mon vol était planifié pour le 26 septembre, mais la guerre a débuté le 24 septembre et tous les vols ont été annulés immédiatement. J’ai pris le train vers la frontière, mais la loi martiale est entrée en vigueur et je ne pouvais plus quitter le pays. Je suis donc resté à Lviv Durant un mois et demi, période durant laquelle j’ai dû prouver que je vivais avec le syndrome de la Tourette et donc que je ne pouvais pas être enrôlé dans l’armée. Ce fut un facteur determinant pour moi qui prouvait que, puisque je ne pouvais pas être conscript, je pouvais quitter le pays. Lorsque j’ai obtenu ces documents, je me suis rendu à Prague pendant une semaine, puis à Berlin où j’ai passé les deux mois et demi suivants à faire les démarches auprès des autorités canadiennes […]»

    Il change de domicile une douzaine de fois à Berlin, hébergé par des gens. En attente d’avoir un visa pour le Canada, des démarches lentes, longues et compliquées, à Berlin, il est aidé et appuyé par des ONG internationales et américaines afin de pouvoir mieux répondre aux exigences de l’ambassade du Canada. «Ça n’a pas été facile du tout, mais grâce à cette aide-là, j’ai réussi à obtenir un visa. On a joué aussi sur ma condition médicale et le Canada m’a accepté», explique Tyhran Sohoian qui parle l’anglais, l’ukrainien et le russe. «J’ai passé plusieurs semaines de stress énorme à ne pas savoir ce qui allait m’arriver, cela fut un grand, grand soulagement lorsque mon dossier a été accepté et que j’ai pu obtenir le visa.» Après plusieurs péripéties, le jeune homme arrive à Montréal le 25 juin dernier.

    «Je sens bien ici à Montréal, je découvre la ville et ses différents quartiers. Mais la place où j’habitais à Kiev me manque beaucoup, tout mon cercle d’amis que j’avais, tout est fini maintenant. […] Mais j’essaie de me concentrer sur l’animation et l’illustration, cela occupe mon esprit […] et je pense moins à tout ça», avoue ce jeune homme. Malgré tout ce qu’on peut dire, Kiev était relativement – et il faut insister ici sur le mot «relativement» –  sécuritaire pour les LGBT. «J’étais entouré d’un cercle d’amis LGBT et on vivait dans une sorte de bulle», poursuit-il. «J’ai des amis qui se sont fait tabasser à la sortie des bars, par exemple, c’est malheureux. Mais on se crée tout un cercle et on fait attention les uns aux autres. Ce n’était pas parfait, mais il y avait un certain espoir jusqu’à ce que la guerre éclate. Cela a tout changé et a poussé beaucoup de personnes LGBT à s’en aller. Les organisations LGBT allaient demander au président [Volodymir Zelinsky] de faire voter une loi en faveur de la reconnaissance du mariage civil, mais ensuite la loi martiale a été décrétée avec l’entrée en guerre et tout s’est arrêté à ce moment-là.»

    «J’ai fait un film d’animation LGBT, là-bas en Ukraine, où j’ai essayé de représenter mes émotions, mes sentiments, mes relations… J’aimerais le présenter ici à Montréal à présent […] mais je dois me refaire tout nouveau un cercle, un réseau […] Et c’est là la partie qui est la plus difficile pour moi, parce que je dois tout recommencer à zéro», souligne-t-il.  

    Pourquoi avoir choisi Montréal plutôt que Toronto ou Vancouver ou l’Ouest canadien où il y a une grande diaspora ukrainienne ? «On m’avait dit que, dans mon domaine de l’animation, ce serait plus facile de se trouver un emploi parce que plusieurs entreprises sont installées ici et que c’est mon rêve que de travailler en animation et de développer encore plus mes talents dans ce milieu-là. C’est pourquoi j’ai préféré venir ici. Mais maintenant je dois apprendre le français, ce n’est pas simple parce que les cours offerts gratuitement par le gouvernement sont pleins et je dois attendre plus tard cet automne. Je vais quand même voir si je ne peux pas commencer avec une compagnie privée même si je dois débourser de l’argent, mais je veux être capable d’avoir la base le plus rapidement possible pour pouvoir, également, parler plus facilement avec les gens, échanger et me faire des amis», note Tyhran Sohoian avec un sourire qui cache une certaine inquiétude. Mais pourquoi une telle inquiétude, n’est-il pas en sécurité ici ? «Oui, mais c’est une question de sentiment.  Je n’ai pas tant peur d’être déporté vers l’Ukraine, mais c’est surtout le sentiment de tout recommencer là-bas à nouveau et de repartir de zéro presque si je ne peux pas obtenir le statut de réfugié et de résident permanent. C’est surtout cela qui m’inquiète le plus. Lorsque je serai accepté officiellement et que je pourrai vivre ici de manière permanente, que j’aurai un travail, également, j’aurais moins ce sentiment d’inquiétude», estime-t-il

    Avant de se laisser, le jeune insiste pour que je fasse mention dans l’article de sa gratitude, en tant qu’Ukrainien, envers les pays comme le Canada. «Nous apprécions toute l’aide que nous apportent le Canada et les autres pays. Je suis confiant que les Ukrainiens seront victorieux et reprendront leurs territoires, mais on sait que ça va prendre du temps et que ce ne sera pas facile et cela demandera aussi beaucoup de sacrifices encore… Nous avons espoir que nous sortirons gagnants de cette guerre… Et on le sera grâce à l’apport de pays comme le Canada et les Occidentaux.»

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