Mercredi, 24 juillet 2024
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    La méfiance intergénérationnelle des queers envers la police

    Faites-vous confiance à la police? Voilà une question qui peut tuer, au sens propre comme au figuré. Je n’ai jamais été victime ou témoin direct d’un geste inacceptable commis par les corps policiers, mais je n’arrive pas à me croire entièrement protégé en leur présence. Comme si les décennies de tensions entre la police et les communautés marginalisées s’étaient inscrites dans ma peau. Comme si je portais la méfiance et la douleur des générations qui sont passées avant moi tel un drapeau.

    La fameuse question m’a été posée lors d’un voyage en Colombie, alors que je sillonnais la Comuna 13, un quartier de Medellín longtemps considéré comme l’un des plus dangereux du monde, jusqu’à ce que de profondes transformations changent la réalité sur le terrain. Je buvais les paroles d’un guide ayant grandi dans le secteur, alors qu’il vulgarisait les réalités sociales, économiques et politiques de son pays, avant qu’il s’arrête et regarde les touristes du Canada, des Pays-Bas, du Royaume-Uni, du Japon et de la Colombie qui l’accompagnaient pour leur demander : « Faites-vous confiance à la police? ». Les réponses positives et négatives ont fusé de toutes parts, jusqu’à ce que mon point de vue le surprenne. J’ai répondu : « Oui et non. Ça dépend quand. Et ça dépend on est qui. » Il s’est alors approché pour me serrer la main et me dire « Smart answer ».


    Je ne crois pas que ma réponse était plus intelligente que celles de autres. Je suis d’ailleurs conscient de l’ironie du contexte. Je suis un homme blanc né dans la ouate québécoise – ouate de la classe moyenne, mais de la ouate quand même – qui déambulait dans un pays moins favorisé, dans une ville à l’histoire sanglante, dans un environnement où les cartels de drogue ont marqué à jamais les esprits, et j’ai souligné mon rapport trouble avec la police. Pourtant, je n’ai jamais expérimenté la corruption des corps policiers dans ma réalité quotidienne. Je n’ai pas été suivi, battu ou interrogé pour des motifs ridicules. Mais quelque chose en moi ressent quand même le besoin de se méfier. Je vis à Montréal depuis dix-sept ans. J’ai lu d’innombrables articles dans le Fugues et dans les médias généralistes sur les efforts du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pour se rapprocher des communautés marginalisées, y compris des personnes LGBTQ+. Même si ces efforts me semblent parfois cosmétiques, il n’en demeure pas moins que la police tente de mieux nous comprendre, de mieux nous protéger et de mieux nous servir.


    Le 19 décembre 2022, le SPVM a nommé à sa tête Fady Dagher, une personne Libanaise d’origine, qui a grandi en Côte-d’Ivoire et qui a auparavant instauré une nouvelle structure au Service de Police de l’agglomération de Longueuil, afin de favoriser la prévention, d’augmenter la place des intervenant(e)s en travail social sur le terrain et de créer des liens de confiance entre ses équipes et la population. Il a d’ailleurs reconnu la présence du profilage racial dans ses troupes et des biais inconscients envers différentes franges de la population. À l’entendre et à le voir aller, j’ai envie d’avoir confiance. Je crains que l’immense paquebot qu’est le SPVM nuise à sa vision et que plusieurs vieux croûtons lui mettent des bâtons dans les roues, mais j’ai espoir.

    Pourtant, ma méfiance ne s’efface pas. Je sens à l’intérieur de moi une forme de rancune intergénérationnelle. Je pense aux descentes dans les bars queers, aux arrestations injustes, aux coups de matraques, aux personnes LGBTQ+ tirées au sol par les cheveux, aux humiliations, ainsi qu’aux regards défiants et suintants la supériorité qu’on peut voir dans les images d’archives. Je sais que les employé(e)s de la police de l’époque étaient les produits d’une société teintée par les préjugés. Cependant, il y a une énorme différence entre une personne qui juge par ignorance et une personne qui use de sa situation de pouvoir pour dénigrer, violenter et installer un climat de terreur. Comment peut-on pardonner à ces policier(e)s qui disaient faire le bien et protéger les citoyen(ne)s?

    Le doute est incrusté en moi. Je ne crois pas à l’idéologie ACAP (All Cops Are Bastards / Tous les policiers sont des salauds). Je n’adhère pas aux concepts qui se campent dans les extrêmes. J’ai dans mon entourage des personnes qui travaillent pour la police, que je sais foncièrement bonnes et qui me semblent à des années-lumière de poser les gestes tragiques qui font les manchettes. Pourtant, je comprends qu’on puisse embrasser le mouvement ACAP. Je comprends qu’à force de voir les personnes de couleurs, les personnes en situation d’itinérance ou les personnes LGBTQ+ être interpellées injustement, arrêtées sans raison, battues, emprisonnées ou humiliées, on en vienne à généraliser. Même je suis moins visé par les biais de la police, puisque je suis un homme blanc cisgenre qui semble issu d’une classe socio-économique dans la moyenne, j’aurais pu être leur victime quelques années seulement avant mon arrivée à Montréal. Et quelque chose à l’intérieur de moi craint que je pourrais l’être encore.

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