Mercredi, 29 mai 2024
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    Deux partitions pour un seul texte

    Chacun raconte l’autre. Gurshad Shaheman raconte Dany Boudreault, Dany Boudreault, Gurshad Shaheman. Mais leur récit est polyphonique car il est construit aussi par les voix des proches, les ami.e.s, la famille de chacun des deux comédiens. Gurshad Shaheman avait présenté au FTA en 2018, Pourama pourama, qui sera d’ailleurs repris à Québec sous le titre Les forteresses, dans la foulée de Sur les traces.

    Un spectacle perfomance avec sur scène des femmes de sa famille. À Montréal, on connaît Dany Boudreault, comédien, metteur en scène, auteur, un parcours différent de Gurshad Shaheman mais à bien y regarder, au-delà des différences culturelles, la même démarche artistique. Entre autres, celle de bousculer les frontières, d’affirmer ce qu’ils sont mais en allant à la rencontre de l’autre, des autres, de lever toutes les barrières qui séparent pour aller vers le partage et l’échange.

    Et bien évidemment parce qu’ils savent ce que c’est le rejet, autre point commun, avancer à visage découvert sur les réalités des minorités sexuelles et de genre. Un chant à deux voix, deux histoires qui n’en font plus qu’une peut-être quelque part l’histoire de chacun d’entre nous.
     
    On peut lire sur le site du FTA la genèse de votre spectacle. Mais comment vous êtes-vous rencontrés pour la toute première fois?
    Dany Boudreault : Nous nous sommes rencontrés par le biais du théâtre, bien évidemment. Nous nous sommes vus pour la première fois, je crois, en 2015 pour la première fois à Valenciennes, puis nous nous sommes revus en 2018 quand Gurshad est venu présenter Pourama pourama au FTA.  Ensuite, je suis allé présenter un court solo à Bruxelles dans un festival dans lequel Gurshad présentait lui aussi un solo. On jouait dans le même lieu et je le croisais en coulisses, lui habillé en femme pour son spectacle. Nous échangions et il y avait comme un magnétisme, une fascination l’un pour l’autre. Et c’est là que nous nous sommes dit qu’on aimerait faire quelque chose ensemble, alors on a commencé à se parler et pour mieux se parler on a décidé de partir à Sarajevo.
     
    Gurshad Shaheman : On se connaissait par le travail, j’avais bien sûr vu la pièce de Dany, mais on ne se connaissait pas plus intimement, on voulait prendre le temps de se découvrir, et pour se faire, on a choisi une ville que ni l’un ni l’autre ne connaissions, dont nous ne parlions pas la langue pour ne pas que l’un soit plus avantagé que l’autre. On dit souvent que ce sont par les voyages que l’on se découvre le mieux. On a pris notre temps et on s’est raconté nos vies et c’est là qu’est né le projet, soit de partir sur les traces l’un de l’autre, mener son enquête, en somme de tenir un carnet de voyages mais aussi de faire le portrait de l’autre. Une aventure qui se voulait au début artistique, l’idée d’une création à deux, qui est devenue une aventure humaine.

    Gurshad Shaheman / CRÉDIT PHOTO : JEREMY MAYSEN

    Chacun d’entre vous à rencontrer les proches de l’autre les a enregistrés sur la façon dont ils vous percevaient. Cela demande une confiance et un abandon qui peut être risqué?
    Dany Boudreault : Nous sommes tous les deux à un stade de notre vie où l’on a envie d’aller dans cette impudeur et cet abandon avec quelqu’un, de se commettre et de se mettre en danger, et tout cela dans le consentement le plus absolu (Rires, NDLR). Mais dans cet exercice, c’est aussi se décentrer de notre narratif en donnant les clefs à l’autre de nous raconter. Mais on le sait, en racontant la vie de l’autre, on se raconte aussi.
     
    Gurshad Shaheman : Il faut rappeler que nous avons conclu un pacte. Et comme dans tout pacte, il y a une prise de risque car on donne les clefs à l’autre pour qu’il entre dans notre vie, mais dans le contrat, il n’y a rien de ce que je dis de Dany ou de ce que Dany dit de moi qui ne soit en inéquation.
    Dany Boudreault : On revient aussi sur le texte de l’autre, c’est pour cela que les deux textes sont signés par nos deux noms parce qu’ils ont été écrits à quatre mains, ce qui en fait un deux partitions pour un seul texte. De même qu’il y a un contrat avec les personnes proches de nous que l’on a eues en entrevue. Les enregistrements effectués par l’un ne sont pas communiqués à l’autre. Il y a déjà une sélection de ce que l’on garde et de ce que l’on veut montrer à l’autre.
     
    Gurshad Shaheman : Il y a quand même un exercice de vérité, on n’a pas gommé tout ce qui n’était pas plaisant, ce qui n’est pas forcément agréable à entendre pour l’autre, mais il faut aussi se rendre compte qu’il y a un spectacle à monter et qu’il faut regarder comment ces récits peuvent s’imbriquer.
     
    Dany Boudreault : Il y a aussi un parti pris littéraire, voire poétique, que nous voulions absolument. Ce ne sont pas des témoignages bruts de proches que l’on retrouve, nous les avons retravaillés. Nous parlons d’un pacte entre nous deux, mais il y a aussi un pacte avec les personnes que nous avons eues en entrevue mais aussi un pacte avec le public. Un pacte qui consiste à ce que la public soit munis d’un casque. Les deux récits se donneront en simultanée. Le public pourra grâce au casque choisir les moments qu’ils souhaitent pour entendre ma partie adressée à Gurshad, et la sienne adressée à moi. Il pourra peut-être aussi choisir d’écouter une seule voix.
     
    Cela veut dire qu’il faut voir spectacle deux fois si on veut avoir les deux récits au
    complet.  ?

    Dany Boudreault : Ou alors accepter de naviguer dans les deux versions.
     
    Gurshad Shaheman : Ce dispositif met en scène le fragment. Et cela demande parfois de renoncer au texte de l’autre partant de l’idée que la connaissance de l’autre n’est jamais exhaustive. Car même en voyant le spectacle deux fois pour écouter chaque récit, ce n’est jamais en soi une totalité, parce que dès le départ nous avons sélectionné ce que nous voulions garder entre autres dans les entrevues. Mais il y a aussi beaucoup de correspondances puisqu’on fait parler les mères, les sœurs, etc., qui forment un écho et qui fait que l’on n’est absolument pas perdu dans les deux trajets racontés.
     
    Il y a eu dans votre démarche, la volonté de repousser les frontières culturelles, mais aussi les frontières réelles, entre l’Iran et le Québec, mais peut-on aussi parler de repousser les frontières de la norme et du genre ?
    Gurshad Shaheman : La question de la norme, du genre, cela repousse les frontières, et cela fait écho à repousser les frontières des pays, et si l’on pense à Dany et à moi, les continents entre l’orient et l’occident. Et notre projet a été encombré d’obstacles, puisqu’au départ, Dany devait se rendre en Iran où j’ai vécu mes dix premières années, mais il n’a pas pu obtenir de visa. Il est allé en Turquie et s’est rendu jusqu’aux barbelés qui délimitent la frontière avec l’Iran. Si l’on parle de la mobilité, c’est le contraire, c’est quand on veut aller en Occident que l’on se retrouve bloqué, et là c’était Dany qui était bloqué. Le fait que Dany et moi revendiquons cette liberté de disposer de nos corps, de nos sentiments et aussi chercher quelque chose qui a tout à voir avec l’amour, l’amour comme sentiment, l’amour comme faire l’amour, ou encore l’amour comme amitié, c’est là encore une démarche qui cherche à faire tomber les frontières. Il y avait au départ, dès le départ, une grande curiosité l’un pour l’autre, , mais aussi une grande curiosité pour toutes les personnes que l’on a rencontrées et qui nous ont parlé avec une grande facilité, des moments très beaux qui dépassent les questions d’orientation sexuelle ou de genre, sans les gommer d’ailleurs, ou encore de frontières culturelles.
     
    Dany Boudreault : J’ai toujours admiré le travail de Gurshad et surtout son humanité qui transpirait.
    Gurshad Shaheman : Je ne sais si c’est de la radicalité, mais j’ai toujours fait des œuvres dans lesquelles il y a une visibilité et une représentativité de la communauté LGBTQ. C’est pour moi très important de rétablir un certain équilibre puisqu’encore aujourd’hui, dans le théâtre, il y a encore une très grande représentation du modèle hétéronormé. Je veux creuser ce sillon-là, de continuer à déposer encore ce petit caillou-là, à la bonne place, du bon côté du plateau de la balance. Une question de réparation en quelque sorte. s.

    INFOS | Sur les traces de et par Dany Boudreault et Gurshad Shaheman FTA 2024 Centre du théâtre d’aujourd’hui Les 30 et 31 mai et 1er juin 2024

    https://fta.ca

    Les forteresses de et par Gushad Shaheman, Carrefour International de Théâtre Théâtre Le Diamant, les 6, 7 et 8 juin 2024 https://carrefourtheatre.qc.ca

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