Il avait ce visage qu’on n’oublie jamais : des yeux bleu glace qui semblaient tout voir, tout percer, tout juger — ou tout pardonner. Une silhouette longiligne, presque spectrale, qui pouvait glisser de la tendresse à l’effroi en un seul regard. Udo Kier, légende du cinéma queer et acteur fétiche de plusieurs des plus grands réalisateurs du dernier demi-siècle, est décédé dimanche dernier à Palm Springs où il résidait. Il avait 81 ans.
Son décès a été confirmé par son conjoint, Delbert McBride, qui n’a pas révélé la cause de la mort. Avec lui disparaît non seulement un acteur, mais une manière d’être au monde — radicale, libre et profondément singulière.

Un acteur né dans les ruines, devenu mythe du cinéma marginal
Né Udo Kierspe à Cologne en 1944, littéralement extrait des décombres d’un hôpital bombardé, Kier a grandi dans une Allemagne qui se cherchait autant que lui-même. À 18 ans, il file à Londres, apprend l’anglais en travaillant dans les bars, et déniche son premier rôle en 1966 dans Road to Saint Tropez.
Mais c’est au début des années 1970 qu’il explose réellement, grâce à deux films de Paul Morrissey devenus cultes : Flesh for Frankenstein (Chair pour Frankenstein) et Blood for Dracula (Du sang pour Dracula), produits par Andy Warhol. Son allure étrange, aristocratique, vaguement menaçante, y fait merveille et lui ouvre la porte d’une carrière internationale.


Très vite, il devient l’un des visages incontournables d’un cinéma en marge : Fassbinder l’engage (pour Lili Marleen), Lars von Trier en fait un talisman récurrent (dans Europa et Melancholia), Gus Van Sant l’intègre à My Own Private Idaho.
Il tournera plus de 200 films, apparaîtra, entre autres dans Suspiria, Johnny Mnemonic, Blade, posera dans le livre Sex de Madonna, jouera dans ses vidéoclips, et prêtera même sa voix à des jeux vidéo et des séries animées — de Far Cry à The Batman en passant par… Scooby-Doo (je ne blague pas)


Toujours queer, toujours libre
Udo Kier ne s’est jamais caché. Il a simplement existé, pleinement, sans réclamer de permission. « As long as I did a good job, no one cared about my sexuality », me confiait-il en 2004, alors qu’il était à Montréal dans le cadre du festival Fantasia. Pour une génération d’artistes LGBTQ+, il a incarné ce que signifie vivre en vérité, même dans une industrie longtemps frileuse.
Kier refusait la facilité. « Je ne veux pas juste jouer ce qui est écrit. Je dois apporter quelque chose de moi », répétait-il souvent en entrevue. Cette “chose”, c’était cette aura mystérieuse, drôle et déroutante qui le rendait absolument unique.

Une soirée improbable avec une légende…
Je garde de lui un souvenir très personnel. Nous nous étions rencontrés à Montréal dans le cadre de l’hommage qui lui avait été fait dans le cadre de Fantasia en juillet 2004.
Il était accompagné d’un ami, et après quelques verres, l’idée est venue d’aller faire un tour dans deux des bars de danseurs nus du Village. Udo riait, posait mille questions, observait autant les danseurs que les clients, fasciné par les codes, les regards, les tensions subtiles. À un moment, en quittant le Stock (ou le Campus, je ne suis plus certain), il m’a lancé avec son accent inimitable : « Montréal est tellement vivant… j’aurais dû venir plus souvent. » Cette soirée-là, il n’était pas l’icône gaie, ni le vampire, ni le méchant de science-fiction — juste un homme curieux, vivant et plein d’humour.
Son dernier rôle…
Sa dernière apparition au cinéma remonte à 2025, dans The Secret Agent du Brésilien Kleber Mendonça Filho, où il incarne brièvement un survivant de l’Holocauste — un rôle saisissant, presque testamentaire. Le film a remporté le prix de la mise en scène au Festival de Cannes.
Il devait également participer au jeu vidéo OD du créateur Hideo Kojima, aux côtés de Hunter Schafer et Sophia Lillis. Les enregistrements étaient prévus pour 2026. Kojima, bouleversé par l’annonce de la mort de Keir, a écrit : « Udo n’était pas qu’un acteur. C’était une icône. Il n’y en aura jamais un autre comme lui. »
Udo Kier laisse derrière lui une œuvre monumentale, mais surtout une empreinte affective rare : celle de quelqu’un qui ne jouait jamais à moitié, ni dans ses rôles ni dans sa vie. Il avait cette façon de se tenir — entre l’ombre et la lumière, entre le grotesque et le sublime — qui le rendait immédiatement fascinant.
Et je garde de lui l’image la plus simple : celle d’un homme (de 60 ans à l’époque), riant dans un bar montréalais en regardant des danseurs nus, heureux comme un gamin devant un spectacle trop beau pour être vrai. Udo Kier est parti, mais son mystère, lui, reste.

