• • •
    Publicité

    Mouvements bisexuels, le phénomène présent invisible

    Gabryelle Iaconetti est candidate au doctorat en histoire à l’Université Concordia. Historienne spécialisée dans l’histoire des mouvements bisexuels, elle a dédié sa maîtrise aux groupes de soutien bisexuels de Toronto, alors que son doctorat se concentre aujourd’hui sur l’évolution du mouvement à Montréal. Dans le cadre de ce dossier sur la visibilité bisexuelle, la chercheuse aborde l’évolution des mouvements bisexuels à Montréal ainsi que le paradoxe qui entoure encore ces communautés aujourd’hui.

    L’expertise de Gabryelle Iaconetti touche à l’histoire qui n’est pas racontée dans les livres d’histoire. La chercheuse se spécialise dans les aspects sociaux et le développement des mouvements et groupes communautaires, reliés plus spécifiquement aux communautés bisexuelles : « J’aime comprendre comment les personnes bisexuelles se sont organisées socialement afin d’acquérir de la visibilité, de contrer les stigmates et d’affirmer leur identité d’un point de vue social, explique-t-elle. Je m’intéresse aussi à la façon dont le personnel devient social, notamment, une fois que les personnes prennent conscience de leur bisexualité, à la manière dont elles l’articulent dans un contexte social. »

    L’historienne signera notamment un chapitre dans un ouvrage de référence grandement attendu intitulé Routledge International Handbook of Bisexuality, à paraître prochainement. La maîtrise de Gabryelle Iaconetti portait sur les activités des premiers groupes communautaires bisexuels de Toronto dans les années 1980. Son étude a notamment abordé le manque de reconnaissance des personnes bisexuelles au sein du mouvement gai, qui a conduit à la création de groupes de soutien et de revendication visant à combattre leur invisibilisation dans les espaces LGBTQ+. Parmi ceux-ci, on note le regroupement Bykes, le premier groupe de femmes bisexuelles de la ville, qui s’inspirait des mouvements lesbiens séparatistes radicaux des années 1970, ainsi que le premier regroupement mixte, Ontario Bisexual Network, qui visait à représenter les personnes bisexuelles de tous les genres et à leur offrir un espace communautaire.

    Forte de cette expertise, la chercheuse est aujourd’hui tournée vers Montréal pour le développement de sa thèse de doctorat. Ses travaux confirment la perspective selon laquelle les communautés bisexuelles sont aujourd’hui peu représentées dans la métropole : « Il n’y a pas vraiment de mouvement bisexuel visible et organisé en ce moment à Montréal, et il n’y en a pas eu depuis très longtemps. »

    Gabryelle Iaconetti explique toutefois que la situation était différente il y a quelques décennies : « À la fin des années 1990 et au début des années 2000, il y avait une communauté plus organisée qui a marché à quelques reprises dans le défilé de la Fierté. » Parmi les regroupements communautaires que l’historienne a retracés, on compte les associations Bi-Unité Montréal (francophone) et Bi-Montreal (anglophone), qui ont cessé leurs activités dans les années 2000 et dont la mission était de rassembler les personnes bisexuelles et de faire connaître la bisexualité comme une orientation sexuelle à part entière. Les raisons qui ont mené à la fin des activités de ces groupes et à la dissolution des mouvements bisexuels sont toutefois difficiles à cerner clairement : « Ils étaient parmi les premiers regroupements bisexuels organisés à Montréal et n’existent plus aujourd’hui, explique Gabryelle Iaconetti. C’est notamment ce à quoi je m’intéresse aujourd’hui : quelles sont les raisons qui ont mené à la disparition du mouvement bisexuel local et pourquoi n’y a-t-il presque rien qui se passe aujourd’hui? »

    Gabryelle Iaconetti invite d’ailleurs les personnes qui auraient fait partie de Bi-Unité Montréal ou de Bi-Montreal, ou qui auraient été impliquées dans le mouvement au début des années 2000, à la contacter sur LinkedIn afin de discuter de l’histoire de ce mouvement : « S’il y a des gens parmi les lecteurs de ce magazine qui ont été impliqués dans des groupes communautaires bisexuels, j’adorerais les interviewer! »

    L’historienne se garde toutefois de dépeindre un portrait sans nuance. Elle indique qu’il existe toujours de petits groupes un peu plus privés qui organisent diverses rencontres, mais qu’il ne s’agit pas nécessairement d’initiatives à grand déploiement ou à grande visibilité. Ceci ne signifie pas que l’intérêt et le besoin de visibilité et de rassemblement de la part des personnes bisexuelles ne sont pas présents : « Quand j’ai commencé mes recherches sur les mouvements bisexuels de Montréal, j’ai été contactée par plusieurs personnes qui s’intéressaient au sujet et qui indiquaient vouloir s’impliquer dans un
    mouvement public, mais pour des raisons qui m’échappent, le mouvement ne renaît pas nécessairement en ce moment. » Parmi les aspects qui caractérisent aujourd’hui les mouvements sociaux entourant les communautés issues de la diversité sexuelle et de genre, on compte le recours aux plateformes Web pour se rassembler et partager ses idées. Gabryelle Iaconetti note toutefois que les regroupements en ligne peuvent parfois générer des chambres d’écho et renforcer les clivages et les préjugés plutôt que de construire des ponts entre les communautés : « Il n’est malheureusement pas rare de voir en ligne des membres des communautés queers qui émettent des préjugés à l’endroit des personnes bisexuelles, notamment l’idée selon laquelle ces personnes ne souffrent pas ou encore qu’elles jouissent de “privilèges d’hétéros”. »

    Cet état de fait peut sembler paradoxal étant donné la grande proximité des mouvements historiques gais et lesbiens et des mouvements bisexuels. Aux yeux de Gabryelle Iaconetti, ces mouvements parallèles sont difficilement dissociables : « On ne peut pas dissocier les mouvements bisexuels des mouvements gais et lesbiens. Leurs histoires ont toujours été étroitement liées puisqu’ils poursuivent un objectif commun : permettre à chacun d’aimer la personne de son choix et de vivre librement sa vie affective et sexuelle. »

    À l’inverse, parmi les facteurs qui contribuent à la visibilité des personnes bisexuelles aujourd’hui, on pense notamment aux nombreuses personnalités publiques qui se sont affichées comme bisexuelles au cours des dernières années. Les plus cyniques pourraient dire que cette vague de visibilité est une mode ou le signe d’une forme d’opportunisme social. Toutefois, Gabryelle Iaconetti nuance le propos : « Je suis peut-être optimiste, mais je pense que les personnalités publiques qui font un coming out en tant que personnes bisexuelles le font pour les bonnes raisons. Et idéalement, elles seront plus nombreuses que les personnes qui le font possiblement par opportunisme ou pour surfer sur une vague. »

    Dans ce contexte contradictoire où la visibilité semble augmenter tout en laissant une place encore importante à certaines formes d’incompréhension et de préjugés, l’historienne des mouvements bisexuels réitère l’importance des organismes et groupes de soutien spécifiquement dédiés aux communautés bisexuelles : « Il semble y avoir un vide en ce moment, mais j’espère que, s’il y a des regroupements dédiés aux personnes bisexuelles aujourd’hui qui sont encore méconnus, ils lèveront la main afin qu’on puisse mieux les connaître et s’impliquer. »

    La chercheuse rappelle du même souffle que, même si les communautés bisexuelles sont caractérisées par un manque de représentation, cela ne signifie pas qu’elles sont inexistantes ou invalides : « Le simple fait que l’on ne parle pas des personnes bisexuelles ne signifie pas qu’elles ne sont pas là. Elles sont toujours là, qu’on parle d’elles ou non. »

    Du même auteur

    SUR LE MÊME SUJET

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Publicité

    Actualités

    Les plus consultés cette semaine

    Publicité