Vendredi, 8 mai 2026
• • •
    Publicité

    Quand la marine américaine piégeait les homosexuels

    En 1919, bien avant de devenir président des États-Unis, Franklin Delano Roosevelt (FDR) se retrouve mêlé à un scandale si étrange qu’il semble tout droit sorti d’une fiction — ou d’une autre époque où la réalité dépassait largement l’imaginaire. Retour sur un épisode méconnu de l’histoire queer, entre mission secrète, morale douteuse et dépenses publiques exorbitantes, au cœur d’une panique morale visant les homosexuels.

    Une opération secrète pour traquer les « déviants »
    Baptisée « Section A », l’opération visait à « nettoyer » la marine américaine, notamment à Newport, au Rhode Island, de ceux que l’on appelait alors des « déviants ». Dans son rôle de secrétaire adjoint à la Marine, Roosevelt autorise cette opération clandestine qui repose sur une méthode pour le moins troublante : recruter des agents infiltrés chargés de piéger les marins gais.

    Le stratagème ? Ces agents avaient des relations sexuelles avec les hommes ciblés… avant de les dénoncer. Oui, littéralement.

    L’historienne Sherry Zane, qui a étudié cette affaire, souligne que les agents ne se contentaient pas d’un seul contact. Il leur fallait accumuler des « preuves », parfois après plusieurs rencontres sexuelles, avant de pouvoir officiellement incriminer leur cible. Une exigence qui soulève aujourd’hui autant de questions que d’ironie.

    Une opération coûteuse… et absurde
    Au-delà de son caractère profondément problématique, l’opération a également coûté une fortune. Selon l’historienne Rhea Debussy, la marine aurait dépensé environ 50 000 dollars en 1919 — soit plus d’un million de dollars actuels — pour financer cette campagne de répression.

    Lorsque le Congrès prend connaissance de l’affaire, la réaction est pour le moins incrédule. Comment une telle somme a-t-elle pu être engagée pour une opération aussi intrusive, ciblant la vie intime des individus ?

    Des vies brisées, une carrière menacée
    Le bilan est lourd : 22 marins et 16 civils sont arrêtés à la suite de cette opération. À l’époque, une distinction est même faite entre les hommes selon leur rôle sexuel. Ceux considérés comme « actifs » étaient parfois jugés moins coupables, tandis que ceux perçus comme « passifs » ou efféminés subissaient des sanctions plus sévères.

    Les conséquences sont dramatiques. Certains hommes écopent de lourdes peines de prison. D’autres voient leur vie marquée à jamais par la honte, notamment à la suite d’un renvoi déshonorant de la marine, synonyme de perte de droits, de revenus et de statut social.

    Pour Roosevelt lui-même, le scandale n’est pas sans conséquences. L’affaire prend une telle ampleur que certains sénateurs lui conseillent publiquement de renoncer à toute ambition politique. Une prédiction qui ne se réalisera pas : FDR deviendra, quelques années plus tard, l’un des présidents les plus marquants de l’histoire américaine, élu à quatre reprises.

    Une ironie historique persistante
    Avec le recul, cet épisode révèle toute l’ironie d’une époque où l’État investissait des sommes considérables pour traquer l’homosexualité, tout en contribuant lui-même à créer les situations qu’il condamnait.

    Mais si la carrière de Roosevelt a survécu à cette controverse, les hommes pris dans cette opération, eux, n’ont pas eu cette chance. Leurs histoires, souvent effacées, témoignent des conséquences bien réelles de politiques fondées sur la peur, la stigmatisation et le contrôle des corps.

    Plus d’un siècle plus tard, ce chapitre rappelle à la fois le chemin parcouru en matière de droits LGBTQ+ et les luttes qui restent à mener. Une histoire aussi troublante qu’absurde, qui illustre jusqu’où peuvent aller les dérives d’une société en proie à ses propres peurs.

    Source : The 19th

    Abonnez-vous à notre INFOLETTRE!

    Du même auteur

    SUR LE MÊME SUJET

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Publicité

    Actualités

    Les plus consultés cette semaine

    Publicité