Une brume épaisse venue d’un autre monde. Des paysages d’une beauté capable de provoquer des accidents. Une série de classiques que je ne peux éviter. Des nouveautés qui font tourner ma tête. Pour une première expérience en Gaspésie, je suis servi! Malgré le froid, la pluie et la grisaille de juin, je reviens galvanisé de ma virée dans l’Est québécois.
Grand départ : 15 juin 2026. Après des heures de route, je pose mes affaires à Cap-Chat, à l’Auberge du Cap. En plus d’avoir droit à une grande chambre calme et confortable, avec une vue imprenable sur le fleuve et ses bateaux, je suis particulièrement bien situé. En quelques minutes de marche, j’accède au casse-croûte Les Flots gourmands, où je goûte à des tacos aux fruits de mer avant d’aller marcher sur la plage. Le lendemain : direction le Parc national de la Gaspésie, à une trentaine de minutes de Sainte-Anne-des-Monts.
En empruntant le sentier menant à l’Abri de la Serpentine, je croise des chutes vertigineuses, un lac paisible et une inondation naturelle qui interrompt mon parcours. Je ressens alors la satisfaction d’avoir parcouru dix kilomètres avec assez d’obstacles pour que mes muscles fessiers se rapprochent – un peu – du galbe légendaire de Connor Storrie. Transpirant, mais fier, je fais un arrêt à la Boulangerie Marie 4 poches. Surprise! Les paysages sont encore plus époustouflants à mesure que je progresse vers l’Est. Après une visite de l’ancienne église transformée en distillerie, à Rivière-à-Claude, je prends pleinement conscience du slogan « La Gaspésie, entre mer et montagnes » et je me fais la promesse de rester concentré, malgré toute la beauté environnante, si je ne veux pas mourir dans un accident.


Bienvenue à Gespeg!
Faute de temps, je me prive d’une visite du Phare de la Pointe-à-la-Renommée. Mon corps meurtri par la randonnée me dirige vers le Site d’interprétation de la culture micmaque de Gespeg, véritable nom de Gaspé avant que les colons français ne se contentent d’une compréhension auditive
approximative pour renommer un lieu habité depuis des lunes. Pendant 90 minutes, à l’extérieur, j’écoute le guide Tom, qui apprend sa langue depuis quinze ans et qui fait tout pour garder sa culture vivante. Grâce à lui, je découvre non pas des tipis, mais des wigwams. J’apprends que les membres de sa communauté étaient semi-nomades et que leurs interactions avec les Français, les Anglais et les Iroquois n’avaient rien à voir avec ce que racontent nos livres d’histoire. J’apprivoise la vie
traditionnelle avec le fumoir, la tente de sudation, les habitations d’été et d’hiver, les pièges à
animaux et les outils de travail.
Lorsque je le questionne sur la place occupée par les personnes two-spirit dans sa communauté, il parle avec passion du Cercle indigiqueer du Québec et m’informe qu’il a accueilli son enfant trans avec désinvolture et bienveillance. Peu après, je roule jusqu’au Musée de la Gaspésie. En m’abreuvant d’informations sur l’évolution du territoire et de sa population, je suis fasciné par la mixité des origines des personnes immigrantes, mais je garde en tête les nuances recueillies plus tôt. Cela ne m’empêche pas d’apprécier les informations sur les conflits entre les Gaspésiens et les pêcheurs étrangers qui venaient « voler » les stocks de poisson, ainsi que sur Pierre Fortin, médecin devenu commandant de La Canadienne, député et grand défenseur des populations riveraines du fleuve. Si les différentes expositions se limitent à des photos, des illustrations et du texte, le public a aussi droit à des reconstitutions sonores de Jacques Cartier et de Donnacona, ainsi qu’à une expérience de réalité virtuelle évoquant la vie de pêcheur.
Mon estomac me dirige alors vers le réputé restaurant Brise-Bise. Même si les touristes et les gens du coin font généralement la file pour y entrer, je me faufile en solo sans attendre afin de savourer un risotto aux fruits de mer. Ma soirée se termine à Cap-des-Rosiers, où se trouve le Motel du Haut Phare, à quelques secondes du plus haut phare du Canada. Sorte de motel moderne, à des années-lumière des vieilles bicoques en ruine, le lieu d’hébergement profite d’une vue à couper le souffle et de la proximité d’un casse-croûte-crèmerie, La Mollière, qui a fait parler de lui dans le New York Times. En matinée, je rejoins l’équipe des Croisières Baie de Gaspé pour observer les baleines à bord d’un zodiac. En voyant comment je me suis (mal) habillé, on me prête un coton ouaté surdimensionné, en plus de me donner un look de monteur d’Hydro pour assurer ma sécurité. Pendant trois heures, nous sillonnons les eaux, croisons plusieurs baleines — des rorquals communs et des rorquals à bosse —, des phoques et d’autres beautés de la mer, accompagnés de guides passionnés. Ensuite, je roule seulement deux minutes pour accéder au sentier du Mont Saint-Alban, à partir de la plage Petit-Gaspé, afin d’admirer les splendeurs du Parc national Forillon. Après une demi-heure à laisser ma fatigue sacrer (ça monte en ta…), je découvre la raison de tous mes efforts : la vue à 360 degrés sur la mer, les falaises, la forêt et la plage.

Le gros caillou percé
Avant de quitter le cœur névralgique de la pointe gaspésienne, sous la pluie battante, je fais un détour par la boulangerie Oh les pains avant de rouler vers l’Anse-à-Beaufils, où je peux m’occuper bien au chaud, à l’abri. Après avoir goûté à de superbes galettes à la morue à La Vieille Usine, je me rends au magasin général historique, où ma visite est des plus réjouissantes! Ici, on est loin de la simple enfilade d’informations factuelles. J’ai plutôt droit à des guides-personnages informés et amusants, à un éclairage fort intéressant sur les moyens de transport, la pêche professionnelle, les tâches ménagères, les outils de bûcheron, les vêtements et bien plus encore. Si le ciel avait été plus clément en juin, j’aurais sûrement fait un tour au Parc municipal de la Rivière Émeraude, réputé pour sa rivière limpide et turquoise.
Les nuits suivantes se passent au Nordet, un centre écoresponsable superbement imaginé. En plus d’une chambre avec salle de bain privée hautement confortable, j’apprécie la présence du restaurant, malgré le caractère isolé des lieux, ainsi que du spa! En effet, l’établissement possède le Thuya Spa Nordique, un espace nature situé à l’arrière de l’hôtel. On y retrouve plusieurs bains à remous, un bassin d’eau froide, un sauna sec, un hammam sublime et des hamacs dans lesquels je m’installe pour regarder le temps passer, en me laissant porter par la brise. Au lendemain de mon après-midi détente, je vois enfin de mes propres yeux le fameux Rocher Percé.
Même si cette merveille naturelle existe dans l’imaginaire collectif québécois depuis toujours, rien ne vaut le moment où elle apparaît, après quelques minutes de route en lacets, au bord de falaises enveloppées par la brume : je le vois alors surgir, majestueux, historique. Mieux encore : par un concours de circonstances dont moi seul ai le secret, je longe le gros caillou en bateau avant de me retrouver entièrement seul sur l’île Bonaventure pendant un long moment, aux côtés des employés de la Sépaq, qui insistent pour qu’on parle du Parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé. Après une randonnée d’une heure, j’admire la colonie de fous de Bassan, des oiseaux aux yeux « cray-cray », magnifiques et intimidants. De retour sur le continent, je m’attable à la Maison du pêcheur pour continuer d’admirer le paysage, assis dans la spectaculaire verrière. Le voyage tire à sa fin, mais il me reste encore quelques morceaux de joie à récolter.
Je poursuis mon chemin vers le Lieu historique national de Paspébiac, où j’accumule les informations, les récits, les images et les discussions sur l’histoire de la pêche à la morue et son importance dans le développement de la région. J’aime particulièrement mon échange avec le sympathique forgeron, qui prend le temps de jaser et de vulgariser son travail.
Le manoir enchanté
Peu après, je découvre l’une des splendeurs de la Baie des Chaleurs : le Manoir Hamilton, une résidence construite à New Carlisle — village natal de René Lévesque — en 1852, qui sert aujourd’hui de gîte. Dès que j’y mets les pieds, j’ai l’impression de découvrir une version québécoise, à plus petite échelle, de Downton Abbey : grand escalier, espace réservé aux domestiques, bibliothèque garnie de meubles et de livres d’époque, salle à manger fastueuse et chambres absolument fabuleuses! Je m’y sens si bien que je ralentis le rythme de mes activités extérieures, préférant me prélasser dans ma chambre, lire dans la bibliothèque, discuter avec des voyageurs pendant des heures, faire connaissance avec Ginette, la formidable tenancière des lieux, et déguster des déjeuners divins. Petit bémol, aux yeux de certaines personnes : les chambres ne possèdent pas de salle de bain privée. Cela ne m’empêche pas d’adorer chaque seconde passée sur les lieux.
Dans le secteur, je roule jusqu’au Café acadien de Bonaventure, populaire restaurant tenu par Christophe et François, qui en ont fait un incontournable. Même si je n’ai pas le temps de goûter aux plats de la Poissonnerie du pêcheur, je déguste un lunch à la Boulangerie La Pétrie, après une visite à la grotte de Saint-Elzéar. Pour ce faire, je roule 30 minutes sur un chemin de gravier, je marche dans le bois pendant 15 autres, puis je descends sous terre avec deux guides connaisseurs et méga passionnés, mais peut-être un peu trop portés sur le caractère solennel et silencieux de la chose, alors qu’on attend longtemps que tout le groupe descende un à un. L’activité est sympathique, mais à des années-lumière du bonheur ressenti sous terre à la Cité de l’Or, à Val-d’Or. Bref, après un arrêt bouffe au Comptoir de Carleton-sur-Mer, je poursuis mes aventures hors de la région en réalisant que mon plus grand bonheur gaspésien se résume aux paysages croisés en roulant dans la brume, sous le soleil ou sous la pluie : comme si les dieux essayaient de me dire qu’ils avaient fait de la « belle job » dans le coin!

