Samedi, 25 juin 2022
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    Omar et Khalid : “Le jour du Roi” de Abdellah Taïa

    Né en 1973 à Salé, près de Rabat, au Maroc, Abdellah Taïa fait parler beaucoup de lui actuellement sur la place germanopratine. Non seulement publie-t-il dans une importante maison d’édition, Le Seuil, son troisième roman en quatre ans, Le jour du Roi, qui est proposé dans la liste des finalistes au prix Renaudot (au moment où on lira ces lignes, on saura s’il l’a remporté), mais voit son scénario de film écrit avec Louis Gardel recevoir l’avance sur recettes du Centre national de cinématographie (CNC). 

    En plus, il vient d’être nommé par le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand lui-même, membre de la commission du CNC. Il n’en fut pas beaucoup plus pour faire parler les mauvaises langues, d’autant qu’en 2007 il a publié avec Mitterrand un album de photos, Un certain regard, chez Actes Sud. Et il a écrit des commentaires sur des photos du Maroc prises par nul autre que François-Marie Barnier, celui qui est mêlé au procès des Bettencourt, devenu une affaire d’État.

    Le quotidien Le Monde lui consacre un long entretien, sans parler qu’il a fait la page couverture du plus important magazine marocain, Tel Quel. Ce qui n’empêche pas – heureusement – la presse littéraire d’accueillir favorablement son œuvre. Nous-mêmes avons parlé par deux fois, dans Fugues, de ce jeune écrivain, de L’Armée du Salut (2006) et d’Une mélancolie arabe (2008), soulignant les très belles qualités de leur écriture.

    Établi à Paris depuis près de dix ans, Abdellah Taïa s’est proclamé officiellement homosexuel, justement à Rabat, dans Tel Quel, ce qui lui valu des insultes et des menaces de mort. Ce qui ne l’a pas intimidé, puisque partout, dans la presse écrite et électronique, il continue de parler de son orientation, qui est le sujet principal de ses précédents romans. Il faut dire que L’Armée du Salut et Une mélancolie arabe étaient fortement autobiographiques.

    L’homosexualité prend moins de place dans Le jour du Roi, mais elle est tout même incarnée merveilleusement par Omar et Khalid, deux adolescents amis, qu’un événement important séparera définitivement et cruellement. Cet événement est une réception donnée par le roi Hassan II, et Khalid y est invité et pourra baiser la main du souverain, ce qui va susciter la jalousie d’Omar. Il faut dire que les deux garçons sont amants; que l’un, Omar, est pauvre, et l’autre est riche, vivant dans une magnifique villa, avec serviteurs, dont une noire prénommée Hadda, qui prendra une certaine importance comme personnage.

    Le roman se déroule en 1987, année politique importante au Maroc. Le roi mourra, la censure, la répression et la torture – dont l’homosexualité qui est au Maroc un crime grave – s’établiront de façon permanente. Par cette date même, le roman pourrait s’avancer comme une fiction politique. Elle l’est d’une certaine façon, par la manière dont le romancier situe les suites de l’annonce royale. Il n’en faut pas plus à Taïa pour placer ses personnages dans un conflit de classes : Omar ne peut accepter le fait que la richesse l’emporte sur son désir ardent de voir et toucher le roi.

    Cette annonce lui permet de retourner sur son passé, douloureux (mère prostituée qui a quitté la maison familiale, amour protecteur pour le père), mais également de questionner son amour pour Khalid. Cela lui permet aussi de parler de la société marocaine, des traditions, des tabous, de la soumission des femmes, du pouvoir autoritaire du roi, des privilèges, etc. De ce constat, dit parfois avec beaucoup de ferveur, naîtra en quelque sorte l’idée d’une vengeance, qui se révèlera fatale.

    Ce roman qui commence par un rêve merveilleux (Omar est reçu par le roi) se déroule sur un ton enfantin, puisque c’est le jeune Omar qui raconte sa terrible histoire qui, en tout et pour tout, dure quatre jours. On y trouve le style de Taïa, à la fois poétique et réaliste, très saccadé et dépouillé, un style qui se déploie parfaitement dans les dialogues nombreux entre le narrateur et Khalid avant l’acte irrémédiable (que nous ne voulons pas vous dévoiler).

    De magnifiques scènes, dont celles dans la forêt où les deux adolescents enlèvent leurs vêtements et échangent leur caleçon en guise de signe d’amour, parsèment ce récit qui semble avoir été écrit à l’encre de braise. Le jour du Roi consacre le talent indéniable d’Abdellah Taïa, son écriture originale, si fragile et, par là, si émouvante.

    Le jour du Roi / Abdellah Taïa. Paris : Seuil, 2010. 192p.

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