Mercredi, 29 juin 2022
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    Farida Ramadan, une Égyptienne transgenre en quête de dignité

    Hijab bicolore assorti à son khôl et à son rouge à lèvres carmin, Farida Ramadan, femme transgenre de 50 ans, bouscule les idées reçues et se bat pour faire valoir ses droits dans une Égypte conservatrice où la communauté LGBTQ+ est souvent prise pour cible.

    Issue d’un milieu modeste de Damiette (nord-est), cette ex-institutrice raconte qu’enfant elle ne s’intéressait déjà «pas aux trucs de garçons». À l’adolescence, elle déclare à ses proches son sentiment de transidentité, s’attirant une «grande réprobation» et des zrailleries inimaginables», dit-elle. Rejetée «par 90% des gens» à Damiette, elle quitte rapidement le foyer familial, puis sa région et tente en vain sa chance au Caire et à Alexandrie (nord).

    La loi égyptienne «ne reconnaît pas la transsexualité», selon l’un des membres fondateurs de Bedayaa, une ONG locale de défense des droits des personnes LGBTQ+ (lesbiennes, gais, bisexuelles, transgenres, queers et autres variations de genre). Toutefois, dans son règlement, le syndicat des médecins autorise les opérations de «correction sexuelle» à condition d’obtenir «l’aval d’un comité spécial» constitué de médecins et d’un cheikh d’Al-Azhar, grande institution de l’islam sunnite installée au Caire.

    Le comité s’appuie sur une fatwa (édit islamique) stipulant que la réassignation sexuelle, c’est-à-dire l’opération de changement de sexe, doit être justifiée par un «problème biologique et non mental», précise le militant associatif, sous couvert d’anonymat. Les règles du syndicat imposent des «examens hormonaux, des tests de chromosomes et deux ans minimum de psychothérapie et de traitement hormonal», excluant de facto beaucoup d’aspirants à la réassignation, bien qu’aucune statistique officielle n’existe au sujet des personnes transgenres.

    Pour couronner le tout, le comité se réunit de manière irrégulière et le cheikh est absent «depuis au moins deux ans», selon Bedayaa. Or, “aucune opération ne peut être réalisée sans l’accord d’Al-Azhar».

    Violences
    Faute de moyens, Farida Ramadan a dû s’armer de patience: opérée en 2016, elle avait entamé ses démarches une quinzaine d’années auparavant et obtenu son autorisation en 2006. «Je n’avais pas d’argent: je travaillais, je mettais de côté puis je prenais un rendez-vous», se souvient-elle. En 2006, alors qu’elle enseignait depuis 13 ans, elle a été renvoyée pour cause d’absentéisme en raison de son traitement. Aujourd’hui sans revenu, la quinquagénaire a eu une myriade de petits boulots, qu’elle a tous perdus car stigmatisée. Des professionnels de santé et fonctionnaires l’ont «chassée, insultée et agressée».

    «La situation des hommes trans est mieux acceptée que la nôtre», estime Farida Ramadan. En mai 2020, l’acteur Hicham Selim a soutenu publiquement son fils transgenre Nour, suscitant une vague de sympathie. Six mois plus tard, après que la presse locale a propulsé Mme Ramadan sur le devant de la scène, le ministre de l’Education, Tarek Chawki, a appelé à la télévision à accepter des personnes transgenres, fait inédit. Mais depuis l’arrivée au pouvoir du président Abdel Fattah al-Sissi en 2014, la répression des personnes LGBTQ+ s’est accrue en Égypte.

    Le sort de la militante lesbienne Sarah Hegazi, arrêtée et torturée pour avoir brandi un drapeau arc-en-ciel lors d’un concert en 2017 avant de se suicider en exil en 2020, est emblématique de cette tendance. «Nour comme Farida ont reçu du soutien parce que la société estime que c’est une ‘correction’ et non un changement de sexe», juge le militant associatif. Mais lorsque le premier a soutenu publiquement Sarah Hegazi, «la compassion générale s’est transformée en colère et en attaques», ajoute-t-il. Le ministre avait annoncé publiquement qu’il proposerait un contrat à l’ex-enseignante, mais sa promesse est demeurée lettre morte.

    «Oum Alaa» 
    Depuis quatre ans, Farida Ramadan a trouvé refuge au village de Manchiyet Sira (nord). Tous les mois, des habitants pourtant «”modestes», s’émeut-elle, se cotisent pour couvrir ses dépenses essentielles. Âgée de 27 ans, sa voisine, Oum Menna, revendique leur amitié. «On se moque du passé. C’est une créature de Dieu, comme les autres», déclare-t-elle, ironisant sur le fait qu’elle porte le niqab, ce qui ne l’empêche pas de voir «tous les jours» Farida Ramadan, surnommée «Oum Alaa» (“mère d’Alaa”).

    Si elle est désormais installée dans une communauté qui l’accepte, elle lutte encore pour «retrouver une vie digne». «Tout ce que je souhaite, c’est travailler et cesser de mendier», martèle l’ex-institutrice, qui prépare une action en justice pour réclamer ses droits. «Je ne me tairai pas, je suis fatiguée mais (…) je résisterai jusqu’au bout», promet-elle.

    Rédaction avec AFP

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