Samedi, 1 octobre 2022
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    S’aimer en temps de pandémie

    « C’est pas le moment d’échanger nos fluides biologiques », déclarait avec une pointe d’ironie l’ancien directeur général de la santé publique du Québec Horacio Arruda, en 2020, au début de la pandémie. Depuis, avec les mesures de confinement, certains couples vivant sous le même toit ont fait l’expérience d’une proximité parfois étouffante pendant que d’autres se sont redéfinis. Les célibataires devaient souvent se contenter de drague virtuelle à répétition dans l’espoir de trouver l’âme sœur pour traverser la pandémie « ensemble » ou s’astreindre à chercher pas mal (plus) longtemps (que d’habitude) pour rencontrer une personne — qui leur plait — qui accepterait un certain niveau de risque pour quelques minutes ou quelques heures de plaisir. Après presque deux ans de crise sanitaire, nous avons demandé à une trentaine de lecteurs et lectrices comment va l’amour… et dans quelle mesure ils pensaient que la COVID-19 avait modifié et/ou compliqué leurs relations amoureuses.

    En raison des restrictions imposées (confinement, interdiction de déplacement, couvre-feu, fermeture de secteurs d’activité) et des gestes barrières (port du masque, distanciation sociale) destinés à limiter la diffusion de la COVID-19, il est clair que la pandémie a eu des répercussions sur notre sexualité et sur nos relations amoureuses ou sociales. Enfin, la peur de la contagion et le désir de faire sa part pour éviter de propager le virus ont également eu un effet notable.

    Un temps pour « se retrouver à deux »
    Évidemment, il y a des gens pour qui la crise sanitaire et les restrictions qui en ont découlé ont été salutaires pour leur vie amoureuse. C’est le cas de Serge, 45 ans, en couple depuis 22 ans et en télétravail comme son chum depuis le mois d’avril 2020. Ce dernier se souvient du quotidien « d’avant-COVID », durant lequel le couple ne se voyait que de passage et avait tendance à privilégier les sorties chacun avec son groupe d’amis plutôt qu’à deux. Le confinement et les couvre-feux qui ont suivi leur ont finalement permis de « se retrouver ». « En mars, quand le premier confinement a été décrété, on s’est assis tous les deux et on a inscrit sur un calendrier des idées de choses qu’on pourrait faire chaque semaine pour égayer un peu notre quotidien », explique Serge. « Le mercredi, à défaut d’aller au restaurant, un diner aux chandelles, le vendredi, faute d’aller au cinéma, un bon film Netflix avec du pop-corn maison et le samedi matin, un jogging ou une longue marche ensemble. » Résultat : des mois plus tard « notre couple ne s’est jamais aussi bien porté. J’ai l’impression de revivre nos premières années. Dans la vie quotidienne… et au lit aussi, maintenant que nous avons plus de temps à nous consacrer l’un et l’autre. »

    Pour Jean-Yves, 52 ans, en couple depuis 19 ans, « [l]’obligation de cohabiter en permanence avec mon partenaire, la limitation de l’espace, les tensions, les conflits et les divergences d’opinions sur la COVID — mais aussi sur tout et rien — n’ont pas été de tout repos » au cours des 22 derniers mois. « Sans dire que ça a fragilisé notre couple, disons que la soupape qui était que l’un sorte prendre l’air ou se changer les idées un soir dans un bar (ou un sauna) n’était, pour la plupart du temps, plus vraiment une option. Je travaille dans le milieu de la santé et je n’étais pas pour me mettre dans une situation où j’allais augmenter les risques de contracter la COVID. » D’une certaine manière, les mesures de confinement, « ça m’a forcé un peu plus à discuter au lieu d’éviter de parler de ce qui me dérangeait dans notre relation. Et on a même recommencé à baiser ensemble occasionnellement ».

    Ils ne sont pas les seuls à dire que la pandémie les a rapprochés. Stivi, 40 ans, est convaincu que la relation qu’il a avec son chum est plus forte : « Ça nous a forcés à discuter de ce qu’on voulait vraiment dans la vie. Ayant perdu mon travail dans le milieu du voyage, j’ai décidé de me réorienter et de créer mon propre travail plus en lien avec mes études et où je suis mon propre patron. Un travail que je peux faire à mon rythme à la maison. Mais je sais que c’est possible aussi parce qu’on est deux et que l’argent entrait normalement pour payer les factures dans la période de démarrage. Je n’aurais pas envisagé de travailler de la maison de manière permanente si on n’avait pas l’espace pour le faire. Je plains les couples qui vivent dans un 3 1/2. »

    « Les relations se renforcent ou au contraire se détériorent, tout dépend de la dynamique qui existe au sein de chaque couple », observe Derek, 39 ans. « Dans notre cas, mon chum et moi, je dirais que la pandémie nous a rapprochés. On s’était plutôt négligés depuis deux ans avant la pandémie. Et malgré le stress lié à tous les changements dans nos vies professionnelles et toutes les interdictions, on a fait avec et on l’a fait ensemble. On baise même un peu plus souvent qu’avant. On sait par contre qu’on va probablement vouloir rencontrer d’autres gars aussi ensemble ou chacun de notre côté quand ça sera à nouveau sécuritaire de le faire. »

    Un confinement à domicile qui pèse
    Toutefois, le confinement à la maison dans ce contexte incertain a aussi créé de nouvelles tensions chez d’autres, ce qui a eu pour effet d’intensifier d’anciens conflits, comme ce fut le cas de Luc et Pierre, tous les deux dans la fin cinquantaine, qui ont vu leur routine de vie changer drastiquement. « Avant la pandémie, on voyait des amis quatre à cinq fois par semaine et on mangeait avec nos collègues ou des clients sur le lunch ou on voyait d’autres personnes lors de 5 à 7. Maintenant nos lunchs, nos diners, nos brunchs, nos soirées et nos weekends, on les passe presque toujours ensemble. J’ai eu la mèche courte plusieurs fois dans la première année et on s’est chicanés à répétition pour des choses pas importantes du tout. » La réalité pour la plupart des couples est évidemment plus nuancée. Et certains partenaires vivent une plus grande complicité et s’appuient l’un sur l’autre, tandis que d’autres vivent des tensions particulières. Jean-Pierre, un fonctionnaire qui vit dans la région de Laval avec son mari, raconte « se lasser » de ce dernier. « J’ai honte de le dire, mais ma seule joie ou presque, c’est quand il sort promener le chien, parce qu’il est contraint de s’habiller. Le reste du temps, il reste en vieux jogging taché, et je me dis : ça s’améliore pas avec le temps… Mais en même temps on est un peu codépendants. »

    Un autre lecteur, Enrico 37 ans, déplore une vie à deux devenue « morose » : « Les jeux de société et les repas devant la télévision, c’est bien, mais mois après mois, ça commence à devenir lourd. Parfois, j’ai l’impression de ne plus rien avoir à lui dire. Et côté vie sexuelle, c’est le calme plat. Je n’ai plus de désir, plus de libido. Le fait d’être toujours ensemble me donne le sex-drive d’une roche. »

    Depuis le début du confinement, qui n’a pas entendu des histoires de ruptures parce que les couples passent maintenant plus de temps ensemble à la maison ? La crise sanitaire a même fait naître de nouvelles tendances sur le Web, comme le zumping et le tumping (contraction des mots Zoom ou text et dumping). C’est ainsi que certains journalistes ont qualifié le phénomène consistant à larguer son partenaire sur Zoom ou via message texte pour éviter l’épreuve de la séparation en face à face.

    C’est le cas d’Alex, 29 ans, dont le conjoint est parti sans plus d’explications qu’un texto : « Sincèrement désolé, mais l’amour n’est plus là et avec tout ce que je vis, j’ai pas le goût de mettre plus d’effort dans une relation auquel (sic) je ne crois plus. » Alex a trouvé ça dur sur le coup, mais, philosophe, il croit « que la pandémie n’a fait qu’accélérer les choses » et qu’elle a simplement précipité ce qui était déjà « en train de se produire »…

    Jorge, 34 ans, fréquentait un gars depuis près de deux ans avant le début de la pandémie et quand le couple a compris que le confinement pourrait être long, il a suggéré à son chum de faire le grand saut : « On risquait de ne pas pouvoir se visiter quand on le voulait, j’ai proposé à mon chum d’emménager avec moi. Mais on a compris, après 6 mois, que si la dynamique fonctionnait bien avant, c’était sans doute parce qu’on ne vivait pas au jour le jour ensemble… On est deux gars avec nos habitudes au quotidien… (rires). » Finalement, il est retourné vivre chez lui : « On vit séparément depuis novembre dernier. Et on se voit ponctuellement. La vie de couple au jour le jour ce n’est pas pour nous. Il faut qu’on se désire vraiment. »

    Pour Graciela, 36 ans, dont la relation avec sa blonde périclitait avant la pandémie, « [l]a crise nous a fait réfléchir et nous avons pris le temps de nous redécouvrir à nouveau. Nous nous sommes dit : tant qu’à passer la pandémie toutes seules chacune de notre côté, pourquoi pas le faire au moins solidairement ? Et tu vois, deux ans plus tard, on est encore ensemble et on ne parle plus de séparation. On parle même d’avoir un bébé ».

    Couples à distance
    René, 73 ans, vit loin de son compagnon. « 200 km de distance, c’est déjà loin habituellement, mais depuis le début de la pandémie, c’est le bout du monde ! Nous sommes tous les deux des personnes à risque, donc nos contacts sont très limités. On s’écrit beaucoup, on se passe des coups de fil, mais ce n’est pas la même chose. » Cet homme chérit pour autant « sa chance » de ne pas être seul dans cette période : « Je me dis que j’ai au moins quelqu’un à qui je peux parler, que j’aurai des bras à retrouver une fois que tout sera fini, et ça m’aide à trouver le temps un peu moins long. »

    Chercher l’âme sœur sur le Web ou dans les applis
    En général, chez plusieurs célibataires à la recherche d’un partenaire pour la vie ou pour la nuit, le moral en a pris un coup. Entre le confinement, le couvre-feu, la crainte de contracter le virus et les lieux de socialisation qui se font rares, le romantisme a la vie dure, presque
    autant que le sexe sans lendemain. Heureusement, les applications et sites de rencontre, comme Scruff, Grindr, Gay411 et Squirt et même Tinder permettent de ne pas renoncer
    complètement à l’idée de rencontrer la personne de ses rêves.

    Paul, 30 ans, est célibataire, mais seulement depuis quelques mois. Il assure se sentir « soulagé, et un peu reconnaissant de la COVID ». En couple depuis 8 ans avec son ex à l’annonce du premier confinement, il raconte qu’ils se sont « retrouvés cloîtrés tous les deux dans [leur] petit appartement dans Griffintown pour la première fois depuis le début. Je me suis rendu compte qu’on n’avait finalement pas grand-chose à se dire et encore moins de points communs. On ne fonctionnait en tant que couple qu’entourés de nos amis et je me suis dit que ce n’était pas sain. La séparation a été difficile, mais m’a complètement libéré ». Depuis, le jeune homme raconte avoir eu quelques conquêtes qu’il a vues une ou deux fois. Rien de très sérieux, « mais c’était ce qu’il me fallait pour passer à autre chose. Mon mariage devait avoir lieu en 2020, mais aujourd’hui, je suis soulagé de passer la Saint-Valentin seul plutôt que mal matché ».

    Maxim, 23 ans, célibataire, termine des études universitaires à McGill tout en faisant de la traduction à la pige. Il vit en colocation avec son ex et deux autres personnes qui sont aussi LGBTQ+. « Deux de mes colocs qui travaillent à temps plein le font de la maison maintenant. J’aime bien mes colocs, mais de les avoir avec moi presque sept jours sur sept n’est pas évident du tout. Ça a rendu difficile, voire impossible la plupart du temps de recevoir des gars pour des moments d’intimité. Disons qu’à part pour un bout, l’été et l’automne dernier, ma vie sexuelle est surtout virtuelle depuis le début. Je suis pas mal sur toutes les applis. Ç’a beau se limiter à des échanges de messages, de photos ou de vidéos, mais ça me satisfait pour le moment. »

    Même si tout le monde n’est pas disposé à vivre une sexualité virtuelle, la pratique du sexe en ligne a aidé plusieurs personnes à maintenir un certain équilibre et à se satisfaire.

    Javier, 28 ans et célibataire, vit seul dans un condo de Griffintown. Avant la COVID c’était assez rare qu’il passe un weekend sans rencontrer un ou deux gars, parfois le même soir. Disons que depuis presque deux ans ça l’a ralenti pas mal, surtout au début. « Je crois que les trois premières semaines, non seulement je n’ai pas baisé avec personne, mais j’ai presque croisé aucun de mes voisins dans le condo. C’était vraiment ben bizarre. J’ai échangé avec pas mal de monde virtuellement, mais pas de contact humain. Après ça, comme d’autres j’imagine, j’ai relativisé et j’ai revu plusieurs fois certains anciens partenaires réguliers avec qui ça cliquait déjà. Et je n’ai pas vraiment fait de nouvelles rencontres avant l’été dernier. […] Côté sexuel, j’ai trouvé ça frustrant, mais c’est d’avoir dû me priver des contacts entre amis et le côté “social” qui m’a manqué et me manque à nouveau le plus. Disons que j’ai été parmi les premiers à sortir prendre un verre dans les bars quand cela a été permis et à accepter des invitations chez des amis. » Double vacciné, Javier a testé positif à la mi-décembre pour la COVID et s’est mis en isolement volontaire.

    Un autre internaute, Chris, indique avoir fait plusieurs rencontres « purement à but sexuel », qui se sont avérées la plupart décevantes. « On n’osait pas vraiment s’embrasser, de peur de se refiler la COVID, ça cassait tout le naturel et, au final, toute l’envie aussi. »

    Enfin, si Stéphane n’a de son côté pas trouvé l’amour, il raconte avoir pu, grâce aux applications de rencontre, se faire de nouveaux amis. « J’ai rencontré des gars que je n’aurais jamais connus en temps normal », se réjouit-il. « Je crois que le besoin de socialiser, pour moi, était plus important que le besoin de sexe. »

    Les histoires passées remises au gout du jour
    Pour combler leur solitude, certains ont choisi de reprendre contact avec d’anciennes aventures. « J’ai revu mon ex, admet Jacinte, et ça ne serait sans doute jamais arrivé en temps normal. » Même chose pour Rodrigo, qui a repris contact après plusieurs mois de séparation avec son ex. « On se sentait tous les deux seuls, on habite pas loin l’un de l’autre. C’est pratique et on avait besoin de passer du bon temps, alors on a plongé. Bien sûr, ça ne signifie pas qu’on est en couple à nouveau — on s’était séparés pour une raison — mais le sexe est très bon (rires). »

    Quoi qu’il en soit, si la pandémie chamboule nos relations intimes, il est trop tôt pour savoir si elle transformera les modèles amoureux existants. Bien que la norme monogamique ait éclaté au cours des dernières décennies, l’idée qu’on ne peut pas être heureux ou épanoui en dehors du couple demeure encore bien vivante dans notre imaginaire, y compris chez les plus jeunes. On peut faire l’hypothèse que la culture du couple se renforce actuellement en servant de refuge dans un contexte pour le moins anxiogène. Par ailleurs, on peut aussi s’accommoder de relations occasionnelles, tout en conservant l’idéal de l’amour romantique. Chose certaine, la pandémie aura fait en sorte de confronter chaque individu à ses propres attentes à l’égard de l’amour et de la sexualité…

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