Lorsque on a parlé à Bells Larsen, l’artiste était censé être en Californie dans le cadre d’une tournée nord-américaine.
C’est toutefois du confort de sa maison à Montréal qu’il a discuté avec Fugues. C’est que l’artiste s’est vu forcé d’annuler la partie américaine de sa tournée, faute de pouvoir demander un visa parce que le Service d’immigration américaine ne reconnaît plus que l’identification qui correspond au sexe assigné à la naissance, une situation qui a fait couler beaucoup d’encre (et qui a valu, entre autres, un passage à Tout le monde en parle), alors que le président Donald Trump a, durant les derniers mois, renforcé ses mesures en immigration et contre « l’idéologie de genre ». Bells Larsen allait présenter son deuxième album, Blurring Time, sorti en avril, dans lequel il mélange sa voix auparavant aiguë et sa
voix actuelle, plus grave, créant un opus unique qui, par ces harmonies, sert de capsule temporelle.
Certaines personnes trans renient leur « ancienne » personne, mais ça ne semble pas être ton cas. Pourquoi ?
Bells Larsen : Dans ma salle à manger, j’ai plein de photos de moi et ma blonde partout. Il y en a plein de nous durant ma transition, parce qu’on est ensemble depuis quatre ans, et j’ai commencé la testo il y a trois ans. Je ne veux pas qu’il y ait juste des photos de nous live. J’aime tellement ça qu’il y ait des photos de nous durant toute notre relation.
Mon sentiment principal est que je ne pourrais être le « moi » de maintenant sans le « moi » du passé. Je pense que c’est tout à fait valide qu’il y ait du monde trans qui veuille mettre leur vieille version de soi de côté ou même l’effacer, pour se concentrer sur leur version qui est au présent. Je comprends tout à fait. Mais je pense qu’une partie vraiment importante de mon processus de coming out et aussi de transition a été d’inclure la vieille personne avec moi. J’avais plein de problèmes d’estime de soi et je pense qu’il fallait offrir à cette personne de la compassion pour continuer à grandir.
Montréal a depuis longtemps la réputation d’être une excellente ville pour les artistes, et plus particulièrement les artistes issus de la diversité. Sens-tu que cette réputation tient encore aujourd’hui ?
Bells Larsen : C’est une très bonne question. Tu touches tellement de choses dont j’ai discuté avec des amis ou avec ma blonde dernièrement. Je trouve que dans cet âge digital où on est tous un peu connecté.e.s, ce n’est pas aussi important où tu es. Il n’y a pas vraiment les frontières avec l’art et la musique. Mais aussi, j’haïs ça, la technologie, j’haïs ça, être sur mon cell, alors c’est aussi vraiment important pour moi d’être groundé, de regarder autour de moi et de m’investir dans ma communauté. Je veux être un artiste montréalais, un artiste montréalais queer.
Je suis vraiment reconnaissant des quatre-cinq dernières années à Montréal. C’est tellement une belle place pour être un musicien, pour être une personne queer. Je suis tellement en amour avec cette ville-là. Je vais toujours avoir un coup de cœur pour Toronto, parce que je viens de là, mais je pense que Montréal, c’est plus artist-friendly. C’est plus lent, c’est beaucoup plus beau. Je suis vraiment reconnaissant de cette ville qui m’a laissé découvrir qui je suis et je me demande si j’aurais pu faire ça à Toronto, ou s’il aurait fallu que je travaille trois jobs pour avoir un loyer. Je veux que le monde, peu importe anglos ou francos, me prenne au sérieux. Je veux me sentir bienvenu dans les deux communautés. Et je veux que le monde me prenne au sérieux comme artiste queer et trans, mais peu importe qui m’écoute. J’étais tellement touché après l’entrevue de Tout le monde en parle. Ils ont posté ma photo sur Facebook et il y avait tellement de beaux commentaires. Il y avait un monsieur de Saint-Jérôme en chest qui boit une bière sur sa photo de profil avec sa blonde, mais il est comme : « Wow, belle découverte, ce gars-là ! ». J’aime ça. Je veux toujours, toujours que le monde avec lequel je partage des expériences de la vie voie leur histoire reflétée dans les miennes, mais je veux aussi que tout le monde voie un point d’accès dans ma musique, parce que je pense qu’il y a des thèmes universels dans ma musique.
Cela te déçoit que ton histoire de visa ait dévié l’attention aux dépens de ta musique ?
Bells Larsen : Non, pas vraiment, parce que d’un point de vue global, c’est tellement important de savoir ce qui se passe, que les décisions gouvernementales touchent les personnes trans. Ce n’est pas théorique, ce n’est pas quelque chose d’abstrait, de loin. C’est quelque chose de vrai, qui affecte des communautés marginalisées. Alors, je ne suis pas content, mais je suis reconnaissant que mon histoire puisse démontrer qu’on est en train de vivre quelque chose de super intense et dont il est important de discuter. D’un point de vue personnel, je suis confortable de parler de ce qui est arrivé avec mon visa durant les entrevues.
Dans mes communautés, je trouve que les conversations à propos de mon visa arrivent de moins en moins et que le monde reste pour la musique. Ma grande inquiétude avec l’affaire du visa était que ça devienne une grande histoire et que, après ça, personne ne m’écoute. Mais ce n’est vraiment pas le cas. C’est sûr que c’est dommage que je sois devenu viral pour de tristes raisons, mais je pense que le monde a step around pour m’écouter, parce que la musique est bonne. J’aurais souhaité que l’on me découvre d’une autre manière, mais aussi je pense que tout arrive pour une raison, et que si je peux souligner à quel point les personnes transgenres sont traitées de manière horrible au niveau gouvernemental, mais aussi partager mon histoire personnelle par le biais de la musique, je prendrai ce que je peux.
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