Au 82e Festival du film de Venise, le cinéaste mexicain David Pablos a remporté le Queer Lion avec En el Camino, une histoire tendre d’amour entre camionneurs mexicains. Une victoire qui réaffirme le rôle de ce prix : une rébellion discrète, mais essentielle, dans le monde du cinéma.
La cérémonie du Queer Lion n’a jamais été la plus clinquante de la Mostra. Pas de tapis rouge, pas de commanditaires de luxe vantant parfums ou montres prestigieuses. Pourtant, pour celles et ceux qui s’intéressent aux récits en marge, aux histoires qui bousculent les narrations dominantes, c’est un rendez-vous essentiel du festival.
Révélé par Las elegidas (Les Élues, 2015), David Pablos poursuit avec En el Camino son exploration des vies marquées par le pouvoir et la vulnérabilité. Cette fois, il nous emmène sur les routes infinies du nord du Mexique, dans l’univers des camionneurs — symboles du machisme — qui deviennent les gardiens improbables d’un amour fragile et clandestin.

La force du film réside moins dans le spectaculaire que dans la retenue. Dans ses passages les plus poignants, ce sont les silences qui portent le récit : deux hommes, tous deux seuls, accablés par les codes de leur monde, partagent une cigarette dans la cabine d’un camion, le moteur ronronnant sous eux. Le jury a salué la « sexualité charnelle, explicite, authentique et sans filtre » du film. Mais le véritable triomphe de En el Camino est peut-être de montrer le désir comme une forme de grâce. Pablos ne romantise pas ses personnages, il se contente de les laisser exister à l’écran — et dans ce simple regard, ils trouvent une dignité.
Créé en 2007, le Queer Lion a toujours navigué entre célébration et provocation. Il oblige le public de Venise à se confronter à une réalité : les vies queer sont encore trop souvent reléguées à des intrigues secondaires ou à des stéréotypes, malgré la visibilité croissante des thèmes LGBTQ+ dans le cinéma commercial. L’édition 2025 s’est distinguée par une compétition particulièrement riche, mosaïque de récits venus des quatre coins du monde, chacun explorant l’identité avec sa propre voix.
Le concurrent le plus redoutable de En el Camino était sans doute After the Hunt de Luca Guadagnino, un thriller psychologique porté par une distribution de stars (Julia Roberts, Andrew Garfield, Chloë Sevigny et Ayo Edebiri) et centré sur un scandale d’abus sexuels dans un milieu universitaire. Divisant la critique, le film bénéficiait toutefois du statut de Guadagnino, maître incontesté du cinéma queer contemporain (Call Me By Your Name, Challengers et Queer).

Parmi les autres prétendants figuraient Dark Rooms, un court-métrage immersif de 35 minutes signé Mads Damsbo, Laurits Flensted Jensen et Anne Sofie Steen Sverdrup ; deux récits dystopiques, l’explosif Gorgonà, premier film d’Evi Kalogiroupolou, présenté comme un croisement entre Love Lies Bleeding et Mad Max sous l’influence de Yorgos Lanthimos, et 100 Nights of Hero de Julia Jackman, relecture fantastique des Mille et une nuits avec Emma Corrin et Charli XCX, où des femmes survivent en racontant des histoires pour échapper à un despote surnommé « l’Oiseau-homme ».
D’autres œuvres en compétition comprenaient Strange River de Jaume Claret Muxart, Constantinopoliad de Sister Sylvester et Nadah El Shazly, Bearcave de Stergios Dinopoulos et Krysianna B. Papadakis, La Gioia (La Joie) de Nicolangelo Gelormini, ainsi que Last Night I Conquered the City of Thebes de Gabriel Azorín.
La diversité de ces films illustre une évolution cruciale : en 2025, le cinéma queer n’a plus à justifier sa légitimité. Les récits oscillent entre l’intime et l’épique, le cérébral et le sentimental. Et pourtant, comme le démontre la victoire de Pablos, le geste le plus radical reste parfois le plus simple : montrer deux hommes qui s’aiment, sans excuse, sans métaphore, sans masque.
Après la cérémonie, David Pablos a parlé doucement à quelques journalistes : « Je voulais montrer ce que ça fait d’être homosexuel dans ce monde macho des camionneurs », a-t-il confié.
Ses mots reflétaient la modestie d’un artiste conscient du poids de la représentation, mais refusant de la réduire à un slogan. Pour lui, le cinéma n’est pas une question de message, mais d’acte de témoignage.


