Il y a des histoires d’amour dont on sort grandi. D’autres dont on sort à genoux. Et puis il y a celles qui nous avalent tout entier. Dans Ces regards amoureux de garçons altérés, de retour au Propéro du 8 au 23 septembre, Éric Noël plonge dans cette zone vertigineuse où le désir de l’autre devient si puissant qu’il finit par brouiller les frontières entre amour, manque, sexe, drogue et disparition de soi.
Au bout de 60 heures passées dans la chambre 158 d’un sauna gai de Montréal, un homme se réveille désorienté, épuisé, drogué jusqu’aux os. Son corps semble ne plus lui appartenir. Propulsée par le crystal meth, sa parole, elle, refuse de s’arrêter. Les souvenirs remontent dans le désordre : les dernières heures, les dernières années, les garçons, les corps, les substances et, surtout, Manu. Cet amour perdu autour duquel tout semble continuer de graviter. Le point de départ pourrait faire croire à une pièce sur le chemsex et la dépendance. Ces regards amoureux de garçons altérés va beaucoup plus loin. Éric Noël s’intéresse à ce qui se cache derrière la consommation : cette faim immense d’être désiré, touché, choisi, aimé.
À la possibilité aussi que le désir, lorsqu’il devient le dernier rempart contre la solitude, finisse par nous dévorer. Dans cet univers où l’extase côtoie constamment le désespoir, la chambre de sauna devient beaucoup plus qu’un lieu de consommation et de sexualité. Elle se transforme en chambre d’écho. Un espace clos dans lequel un homme tente de comprendre comment il en est arrivé là. Pourquoi il continue de chercher dans le regard des garçons quelque chose qui pourrait momentanément réparer ce qui s’est brisé en lui. C’est là que le magnifique titre imaginé par Éric Noël prend tout son sens. Ces garçons sont « altérés » par les substances, certes, mais aussi par le désir, la perte, l’amour et le besoin d’être regardés. Et derrière la brutalité de certaines expériences racontées demeure quelque chose d’infiniment tendre : la volonté de créer un lien avec l’autre, même lorsque ce lien risque de nous entrainer avec lui.
La pièce refuse surtout le regard moralisateur. Elle ne transforme pas son personnage en problème à résoudre ni en exemple à brandir. Elle nous demande plutôt de rester avec lui. De l’écouter alors qu’il est désorienté, excessif, vulnérable, parfois lumineux et parfois au bord du gouffre. Une posture particulièrement importante lorsqu’on aborde le chemsex et la consommation dans les communautés queers, des réalités trop souvent racontées de l’extérieur à travers le prisme du danger, de la honte ou de la pathologie.
Éric Noël choisit plutôt l’intime. Il raconte de l’intérieur ce que signifie chercher l’extase lorsqu’on veut échapper à soi-même. Cette absence de jugement rend Ces regards amoureux de garçons altérés profondément queer. Parce qu’au-delà des drogues et du sexe, la pièce pose une question beaucoup plus vaste : que sommes-nous prêts à faire pour être aimés? Et peut-être surtout : que reste-t-il de nous lorsque le regard de celui qu’on aime disparaît?
La réponse n’est ni simple ni rassurante. Il faut parfois toucher le fond, perdre ses repères et constater qu’aucun garçon, aucune drogue, aucune nuit prolongée artificiellement ne pourra combler le vide à notre place. Mais dans cette chambre où tout semble annoncer la disparition subsiste malgré tout une possibilité : celle de refaire surface. Et c’est là que réside la beauté inattendue de Ces regards amoureux de garçons altérés. Derrière la violence, la dépendance et la détresse, Éric Noël écrit moins une pièce sur l’autodestruction qu’un bouleversant chant de survie.
INFOS | Ces regards amoureux de garçons altérés, du 8 au 26 septembre au Théâtre Propéro
Texte : Éric Noël / Mise en scène : Philippe Cyr / Interprétation : Gabriel Szabo
Une production du Théâtre Prospero — Durée : 1 h 15
https://theatreprospero.com

