Samedi, 28 mars 2026
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    La somme de nous, s’écrire pour se retrouver

    On connaît Michel Lemieux comme artiste multidisciplinaire, entre autres pour ses installations jouant sur le virtuel. On connaît moins une autre de ses facettes : l’écriture. Son conjoint, Denis Morin, avait écrit un roman paru en France il y a quelques années. Reprenant son texte pour l’édition québécoise, Denis Morin a demandé à Michel Lemieux d’apporter sa contribution, La somme de nous devenant ainsi un roman écrit à quatre mains.
     
    Loin des tendances actuelles, les deux complices ont choisi de nous raconter une histoire familiale. Une quête des origines familiales qui s’amorce par un curieux hasard, soit une lettre provenant d’une boîte postale, signée par une femme qui souhaite que celle-ci tombe entre les mains de sa fille, qu’elle a abandonnée à la naissance. Cette lettre énigmatique ouvre la voie à une enquête familiale reconstituant une histoire marquée par les secrets et les mensonges et s’inscrivant dans diverses régions du Québec et un village de France. Le temps et la distance qui marquent le plus souvent les séparations.
     
    Une lettre qui en entraînera plusieurs autres, prenant la forme d’une longue correspondance entre les différents membres de cette famille pour rassembler petit à petit les pièces du puzzle. Nous sommes en 1998, l’ère de la communication virtuelle connaît ses balbutiements et le papier à lettres, les enveloppes et l’encre font encore partie de notre quotidien.
    Une époque qui a séduit les deux auteurs.
     
    « Ce qui nous a plu [en choisissant] ce mode de communication, c’est qu’il remet à l’honneur le temps, la lenteur, commente Michel Lemieux. On compose une lettre, on réfléchit avant de dessiner un mot, c’était tout un exercice, mais qui forçait la réflexion et imposait une langue particulière. Aujourd’hui, on écrit à la va-vite, on s’envoie des textos, il faut que la communication soit immédiate, alors que de s’imposer cet exercice, c’est aussi chercher à apporter toutes les nuances qui disparaissent dans les échanges sur nos cellulaires. » Mais aucun des deux ne regrette cette époque, sinon l’effacement d’un mode littéraire qui imposait que l’on prenne son ton. Et ce choix donne au livre une tonalité nostalgique qui correspond bien à ce retour dans le passé pour les personnages.

    On ne dévoilera pas les différents voiles qui se déchirent, révélant les secrets. Les auteurs jouent habilement entre réalisme et magie, comme avec ces voix d’outre-tombe qui inquiètent ou rassurent certains personnages. Les lettres, comme les dialogues, sont portées par une langue soutenue, comme un parfum suranné propre à la nostalgie qui teinte l’œuvre. Mais une nostalgie salutaire, car elle retisse et ressoude des liens qui dépassent ceux du sang.
     
    C’est Denis Morin qui a demandé à Michel Lemieux de se pencher sur sa copie. « J’ai demandé à Michel de faire des ajustements, surtout linguistiques, pour garder un style continu, sans rupture. Il a commencé à me faire des propositions, puis parfois des réécritures de passage, puis on a fait de nombreuses lectures à haute voix pour peaufiner le texte, un travail qui a pris plus d’un an. »
     
    Alors on plonge dans l’intimité des personnages, mais sans que les drames évoqués tombent dans la tragédie. L’émotion est toujours contenue sur le fil du rasoir, chacun des personnages recherchant avant tout un équilibre pour reconstruire ce qui ne l’a pas été. Le devoir de précaution, le respect, l’indulgence, la compréhension sont toujours mis de l’avant pour mieux cerner ce que l’on reçoit et ce que l’on transmet. Un choix revendiqué par le couple. « Nous ne sommes pas dans notre vie des personnes cyniques, bien au contraire, d’autant plus que nous vivons aujourd’hui [à une époque] où nous sommes saturés par le cynisme, la violence, la méfiance », confie Denis Morin. « Retrouver notre capacité à aimer, et donc à écrire un livre lumineux, conclut Michel Lemieux, une invitation à regarder la lumière surgir de l’ombre comme dans un tableau de Rembrandt. Cette lumière qui est un appel à la bienveillance. »
     
    La somme de nous joue plus sur l’émotion que sur le sensationnel, comme une évocation où la poésie n’est jamais très loin. Qu’elle soit dans l’imaginaire, qu’elle ravive des souvenirs d’enfance, ou encore qu’elle soit dans la musique, qui est en elle-même un personnage du roman. Jusque dans les voix des photos ou des lettres perdues, qui réapparaissent là où on ne les attendait pas.
     
    Avec 180 chapitres, à vrai dire des séquences, on imagine le texte joué sur scène, les lettres lues comme des confidences à un public. Pour l’instant, le livre à peine sorti en librairie, qu’un balado est déjà en route, les lectures avec une comédienne ont déjà commencé. Il est possible que les aventures de ces retrouvailles improbables entre les deux femmes se déploient un jour dans un théâtre d’ici.
     
    Un éloge de la lenteur, de l’importance de l’écriture, La somme de nous devient presque un acte de résistance dans un monde obsédé par la vitesse, l’instantanéité. À lire en prenant son temps.

    INFOS | La somme de nous, De Denis Morin et Michel Lemieux
    Aux Éditions TNT et 4D ART

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