Jeudi, 21 mai 2026
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    John Cameron Mitchell, les 25 ans de Hedwig and the Angry Inch

    La légende du showbiz John Cameron Mitchell parcourt actuellement l’Amérique du Nord avec une version restaurée en 4K de l’adaptation cinématographique culte de 2001 de sa comédie musicale punk rock off-Broadway devenue mythique, Hedwig and the Angry Inch, avec un arrêt à Montréal au Théâtre Beanfield le 30 juin.

    Mitchell a écrit, réalisé et interprété cette comédie musicale et ce film qui ont remporté le Tony Award de la meilleure reprise d’une comédie musicale, un Tony spécial pour sa performance, un Obie Award, le prix de la meilleure réalisation au Festival de Sundance et une nomination au Golden Globe du meilleur acteur.

    J’ai interviewé Mitchell pour la dernière fois il y a 25 ans, pour un article de couverture de l’hebdo alternatif HOUR, lorsque le film avait été présenté au Festival Juste pour rire de Montréal. Mitchell était alors franc et sans filtre — et il l’est toujours aujourd’hui. Je l’ai récemment retrouvé alors qu’il incarnait Mary Todd Lincoln dans la pièce Oh Mary! au Lyceum Theatre de New York.

    Mitchell, 63 ans, revient à Montréal — une ville qu’il adore — le 30 juin pour une projection de Hedwig suivie d’une discussion sur scène, d’une période de questions avec le public et d’une performance acoustique spéciale, en plus de rencontres avec les fans après le spectacle.

    À sa sortie, Hedwig a été considéré comme un échec commercial. Pourtant, son héritage grandit d’année en année. Pourquoi le film semble-t-il encore aussi actuel et important 25 ans plus tard?
    John Cameron Mitchell : Pour beaucoup de gens, Hedwig ne semble pas daté. Je voulais quelque chose d’intemporel. Alors, j’ai évité les trucs à la mode du moment et j’ai tourné sur pellicule, ce qui existait encore, mais était déjà en voie de disparition. J’étais davantage inspiré par les films des années 70 comme All That Jazz et Cabaret, même si le film donne l’impression de pouvoir se dérouler à n’importe quelle époque avant les téléphones cellulaires. Notre public a toujours été incroyablement varié. Ça n’a jamais été uniquement queer, trans, gai, goth ou punk. C’est devenu une espèce de conte de fées pour tous les marginaux. Et on continue d’attirer de jeunes fans, ce qui me rend très heureux.

    Comme New York, Montréal est une grande ville gaie et libérale. Mais j’ai quand même l’impression que la communauté queer doit rester vigilante. Qu’en penses-tu?
    John Cameron Mitchell : Les queers font toujours partie des boucs émissaires, avec les immigrant·e·s, les Juifs et les personnes racisées. Je pense que tu as raison, mais je ne crois pas que la solution soit de pousser encore plus loin les politiques identitaires, qui finissent par devenir séparatistes. Quand tu es dans un canot de sauvetage, alors que la civilisation arrive à son stade tardif et chaotique du capitalisme, tu as besoin de toutes les personnes dans le bateau pour t’aider. Tu ne jettes pas dehors les bonnes personnes capables de ramer. J’ai toujours pensé que les politiques identitaires, dans leur pire version, sont capitalistes. Si tu imposes une identité à quelqu’un, tu peux ensuite lui vendre des choses.

    Dans mon article de couverture de HOUR en juillet 2001 sur Hedwig, tu m’avais dit : « La Fierté, c’est comme une infestation — je me sens comme un freak au milieu d’une majorité. » Comment vois-tu la Fierté aujourd’hui?
    John Cameron Mitchell : La Fierté est devenue très laide, surtout aux États-Unis. Les corporations et le capitalisme vont dans le sens du vent. Ils ne vont pas là où souffle la morale : « Si Trump dit que les queers et la ÉDI doivent disparaître, alors nous allons retirer nos investissements et couper tout notre argent des initiatives gaies et queer. » Ce sont tous des lâches. Ce sont des comptables qui prennent des décisions frileuses pour éviter les risques. Parce qu’ils ne se sont jamais vraiment souciés de nous au départ. Ils veulent juste faire de l’argent. Pour moi, ce n’est pas une surprise et, d’une certaine façon, c’est même un soulagement. On ne les voulait pas vraiment parmi nous de toute façon. Au final, vous n’êtes pas vraiment nos amis. Vous êtes des amis de beau temps. Les amis de mauvais temps, ce sont eux qu’on veut garder. Alors peut-être que la Fierté va redevenir un peu ce qu’elle était avant : plus artisanale, DIY, plus punk.

    En 2019, je suis allé à New York pour World Pride, mais j’ai plutôt participé à la toute première Queer Liberation March organisée par la Reclaim Pride Coalition. Sur la grande pelouse de Central Park, j’ai vu Larry Kramer, que tu avais rencontré pour la première fois en 1991 lors d’une réunion d’ACT UP New York.
    John Cameron Mitchell : C’est drôle, parce que sur cette scène de la Queer Liberation à Central Park, Steven Trask et moi avons chanté « Midnight Radio » juste avant ou après Larry. C’était notre Moïse gai, qui essayait de nous sortir du désert et de la servitude. Et parfois, les prophètes doivent hurler pour se faire entendre. Larry était toujours dans l’hyperbole parce que, parfois, c’est ce qui pousse les gens à descendre dans la rue. Quand il parlait de sexe sécuritaire au début, les gens disaient : « Ah, t’es prude. » Avec le recul, il était visionnaire. Quand je suis allé à une réunion d’ACT UP près de chez moi, ils discutaient de bloquer les ponts et les tunnels. Quand j’ai dit qu’à San Francisco des gens étaient morts à cause de ça parce que les ambulances ne pouvaient plus passer, Larry m’a crié :
    « C’EST nous qui mourons! » et tout le monde m’est tombé dessus. Ce n’était pas vraiment un endroit pour la modération, parce que la majorité des gens là-bas étaient séropositifs et faisaient face à une condamnation à mort. Je comprends totalement cette rage et cette colère.

    Un an plus tard, tu jouais off-Broadway dans sa pièce semi-autobiographique The Destiny of Me. Est-ce qu’il se souvenait de toi?
    John Cameron Mitchell : Non, tout le monde lui criait après et lui criait après tout le monde. Mais il a adoré mon audition. J’étais un petit gars goy qui jouait un jeune garçon juif, et j’ai l’impression d’avoir touché quelque chose de profond dans sa jeunesse, alors il était très heureux.

    Tu as incarné Mary Todd Lincoln dans Oh Mary!. Comment ça fait de rejouer devant un public de théâtre en direct?
    John Cameron Mitchell : C’est intéressant d’être de retour à Broadway. Ça faisait quand même 11 ans que je n’y avais pas joué. Mais c’est comme faire du vélo, tu remontes dessus et ça revient. Personne ne pourrait faire huit représentations par semaine de Hedwig.

    On devait se limiter à sept. Mais huit spectacles de Oh Mary! par semaine, c’est faisable. Je suis fatigué, mais pas détruit. Ça a été merveilleux!

    Préfères-tu faire des films qui restent pour toujours ou jouer devant un public en direct?
    John Cameron Mitchell : J’adore le théâtre, surtout parce qu’il est imperméable aux documents numériques ou aux interruptions visuelles. Il y a une immense joie dans le fait que ça se passe maintenant et que ça ne sera jamais revu exactement de la même façon.

    Penses-tu qu’un film comme Hedwig pourrait être financé aujourd’hui aux États-Unis?
    John Cameron Mitchell : Pas avec ce budget-là ni avec cette distribution et ce réalisateur-là. Parce que je n’avais jamais réalisé de film auparavant. Et je me dirigeais moi-même. Je n’étais pas une vedette rentable pour les studios. C’est un miracle que ce film ait été fait. Cette époque est terminée parce qu’on vit maintenant à l’ère de l’IA, dirigée par des comités obsédés par les risques, qui analysent tout et ne se fient plus à l’intuition. Ils se fient aux probabilités.

    Ton arrêt montréalais se déroule dans un magnifique théâtre centenaire.
    John Cameron Mitchell : J’ai tellement hâte! La dernière fois que je suis venu à Montréal, c’était pour un événement au Cinéma L’Amour.

    Oui! Le Cinéma L’Amour est le dernier cinéma porno encore en activité à Montréal. Tu y étais pour une projection de minuit de Shortbus dans le cadre du festival Pervers/Cité en août 2017.
    John Cameron Mitchell : C’était délicieux! J’adore l’histoire de cet endroit. Montréal et ma nouvelle ville d’adoption, La Nouvelle-Orléans, ont beaucoup de points communs. Ce sont des villes colorées avec une esthétique un peu punk. Ils n’ont pas encore transformé Montréal en parc thématique québécois ou La Nouvelle-Orléans en parc thématique du Mardi gras, comme c’est arrivé ailleurs, à Vegas ou Nashville par exemple.

    Tu as travaillé avec tellement de grandes divas, de Patti LuPone à Glenn Close. Laquelle était la plus intimidante?
    John Cameron Mitchell : Les plus intimidantes étaient probablement Cynthia Erivo et Nicole Kidman. Elles ont toutes les deux une très forte maîtrise d’elles-mêmes. Beaucoup d’acteurs — pour compenser de mauvais réalisateurs — finissent par se diriger eux-mêmes. Et c’est difficile de les sortir de ça. Avec Nicole, j’ai essayé plein de choses pour la sortir de ses automatismes. Et elle a embarqué. Avec Cynthia, on a travaillé sur le balado musical  Anthem: Homunculus. J’écris cinq ou six chansons pour elle, que je considère comme un génie, mais elle est aussi extrêmement coriace. Je pense qu’elle a dû se battre pour se faire une place sans recevoir beaucoup d’aide. Parce que quand tu n’entres pas dans les standards de beauté conventionnels d’Hollywood, tu dois te battre encore plus fort. Cynthia a dû se battre. Nicole et Cynthia sont toutes les deux des guerrières de l’art.

    Comment te sens-tu quand les gens te qualifient de légende vivante, John — parce que tu en es une!
    John Cameron Mitchell : Je n’avais jamais entendu ça avant, mais ça me donne l’impression que je vais bientôt mourir et devenir une légende morte. J’aime ma position de « sublébrité » influente. J’aime pouvoir marcher dans la rue sans être reconnu, sauf peut-être une fois par jour quand quelqu’un me fait un signe de tête, un clin d’œil ou me remercie. C’est différent d’une Nicole Kidman, par exemple, qui a joué dans tellement de choses que les gens la voient presque comme un produit. Je ne me suis jamais senti comme un produit.

    INFOS | John Cameron Mitchell: Hedwig and the Angry Inch 25th Anniversary Movie Tour au Théâtre Beanfield le 30 juin.
    Billets : https://evenko.ca

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