Mercredi, 17 août 2022
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    Barthes homosexuel, oui mais : “Roland Barthes” de Tiphaine Samoyault

    L’imposante mais jamais lourde biographie de Tiphaine Samoyault sur Roland Barthes nous permet de revenir sur l’homosexualité de celui qui fut à l’avant-garde de la théorie littéraire. Les nombreuses études, les monographies et les biographies sur cet homme qui est né en 1915 et est mort en 1980 ont plutôt oblitéré cet aspect de sa personnalité. Il est vrai que Barthes fut plus que discret sur son orientation sexuelle. Certes, le petit monde littéraire du Quartier latin parisien le savait, mais hors du cercle de ses amis et même de ses étudiants, personne n’aurait pu deviner ses tendances (comme on le dit encore en ce qui concerne les gais).

    La biographie de Tiphaine Samoyault, intitulée tout simplement Roland Barthes, ne s’attache pas totalement à la vie affective de l’auteur du Degré zéro de l’écriture, tel n’est pas son projet, mais ne la passe pas sous silence. Barthes a souvent éludé la part homosexuelle dans son évolution intellectuelle.

    Jamais, contrairement à beaucoup d’écrivains gais, il n’évoquera l’apport essentiel d’écrivains homosexuels dans la révélation, souvent capitale pour la plupart d’entre eux, de leur sexualité. S’il s’est beaucoup penché sur l’œuvre d’André Gide et de Marcel Proust, il ne touche pratiquement pas l’objet homosexuel dans leurs livres, pourtant si présent. Et même dans ses essais fort personnels comme Fragments d’un discours amoureux, Barthes ne décrit pas explicitement l’amour homosexuel, livre pourtant écrit, selon sa biographe, à la suite d’une peine d’amour dévastatrice. 

    On dit qu’il a caché à sa mère son homosexualité pour la « protéger ». Après la disparition de cette femme omniprésente dans sa vie , il ne se gêne plus, et ses amis savent qu’il fréquente frénétiquement les lieux de drague et multiplie les prostitués masculins. La publication d’Incidents après sa mort et dont il avait préparé l’édition, livre de fragments comme il aimait les créer, lève définitivement les doutes, encore qu’il y soit assez réservé sur sa fréquentation des petits Marocains.

    C’est aussi, peut-être, que l’écrivain se méfiait de l’écriture « privée », comme il l’appelait, celle qui ne tenait pas de la science, qui fut son domaine, tant en linguistique qu’en sémiologie et en structuralisme, et qu’il marqua profondément par son style et son esprit critique. Quoiqu’il pratique quotidiennement cette écriture, notant sur des fiches et dans ses agendas ce qu’il faisait, il ne rend pas publique son intimité, sauf dans les dernières années de sa vie, par exemple, avec son essai sur la photographie, La chambre claire, où le portrait de sa mère est si important.

    Il se méfie du trivial, du vulgaire, du détail insignifiant, du conformisme militant. Il ne sent pas le devoir de dire son homosexualité, de l’énoncer, de la discuter, comme beaucoup d’écrivains français le faisaient autour des années 1970 et 1980. Il ne parlera jamais du sida. Comme il le note sur une fiche, il n’a pas la même homosexualité qu’un Dominique Fernandez. Son écriture privée est tout compte fait clandestine. 

    Le portrait que la biographe trace de Roland Barthes est fort sensible, éclairant une image un peu confuse qu’il donna de lui au cours des années, entre le Barthes écrivant et le Barthes écrivain. Ses livres ont touché à beaucoup de domaines, comme la mode par exemple, elle a pris plusieurs directions et, surtout au fil des ans, elle a évité de devenir un bloc monolithique de science.

    Barthes jargonne de moins en moins. Il sera même considéré comme imposteur par beaucoup d’universitaires, d’autant qu’il ne valorisait pas la carrière universitaire, ni ses traditions, ni ses méthodes. Il injecte de plus en plus de l’affectif dans ses œuvres. Une dimension intime s’y immisce. Une mélancolie s’y déploie de plus en plus. Tristesse et solitude deviennent les cadres où insérer son rapport avec la littérature, l’écriture et ses passions comme la musique et la peinture.

    «Vive clarté», a-t-on envie de s’exclamer en lisant ses derniers livres. Tiphaine Samoyault montre combien l’intelligence de Barthes illumine tout ce qu’il approche et analyse. Combien il est exigeant. Combien il est sensible, doux, amical, tant avec ses amis écrivains qu’avec ses étudiants. La connaissance chez lui est une fête, et le texte, on le sait, est un plaisir. Roland Barthes nous restera toujours présent.    

    Roland Barthes / Tiphaine Samoyault. Paris: Éditions du Seuil, 2015. 719 p. (coll. Fiction & Cie, série Biographie)

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