Mercredi, 19 janvier 2022
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    L’écrivaine Marie-Claire Blais n’est plus

    La romancière, dramaturge et poète Marie-Claire Blais s’est éteinte à Key West, mardi, à l’âge de 82 ans, a annoncé l’Agence Goodwin mardi soir. La jeunesse fauchée en plein vol et l’homosexualité étaient des thèmes majeurs de son importante œuvre.

    «C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès de Marie-Claire Blais aujourd’hui, le 30 novembre, à Key West, où elle avait élu domicile depuis de nombreuses années. Nous sommes de tout cœur avec les membres de sa famille et ses nombreux amis, collègues et admirateurs, ici comme à l’étranger», a indiqué l’agence qui représentait Marie-Claire Blais sur sa page Facebook. Québécoise dans l’âme, Marie-Claire Blais est une militante convaincue pour la francophonie. Ses ouvrages ont été traduits en de multiples langues et publiés au Canada anglais, aux États Unis, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Italie, au Danemark, en Hongrie, au Japon, en Norvège et en République tchèque.

     

    Enfance et formation
    Aînée d’une famille de cinq enfants, Marie-Claire Blais grandit dans le quartier ouvrier de Limoilou, à Québec et est éduquée par des religieuses catholiques. La situation financière de ses parents la force à quitter les bancs d’école à 15 ans à peine pour intégrer le marché du travail. Elle loue son propre appartement et travaille dans des magasins et des usines tout en consacrant tout son temps libre à l’écriture. Après un séjour à Montréal, elle suit un cours du soir en création littéraire à l’Université Laval, où son talent est d’ailleurs vite remarqué par Jeanne Lapointe, professeure de littérature, et le père Georges-Henri Lévesque, vice-président du Conseil des arts du Canada à l’époque. Ce dernier offre son soutien lors de la publication de son premier roman et aide la jeune romancière à obtenir une bourse d’écriture qui lui permet de vivre et de travailler à Paris pendant un an.

    La belle bête 
    Marie-Claire Blais publie La belle bête en 1959 alors qu’elle n’a que 20 ans. L’œuvre est généralement saluée par la critique, mais est aussi mal reçue par certains, qui trouvent le roman immoral. D’une violence et d ‘un langage cru tout nouveau pour l’époque au Québec, l’intrigue du roman laisse des marques ineffaçables dans l’imaginaire de ses nombreux lecteurs. L’histoire des relations tordues entre une jeune femme laide et son jeune frère, simple d’esprit, mais d’une beauté exceptionnelle, sert de tremplin à toute une panoplie d’émotions plus fortes les unes que les autres; les critiques évoquent une sauvagerie sans nom, d’où la stupeur éprouvée par les lecteurs vu le jeune âge de l’auteure. Ce roman est tout de suite publié en France, en 1960, et traduit en anglais (sous le titre de Mad Shadows), en espagnol et en italien. L’œuvre unique est remarquée ensuite par l’influent critique américain Edmund Wilson, qui mentionne Marie-Claire Blais dans son livre O Canada, An American’s Notes on Canadian Culture (1965) : « [Elle] est un vrai phénomène ; possiblement un génie ». Avec le soutien de Wilson, la romancière réussit à décrocher deux bourses de la Fondation John-Simon-Guggenheim.

    Une auteure prolifique
    Un deuxième roman, intitulé Tête blanche (1960), suit rapidement La belle bête. En 1965, Marie-Claire Blais publie le roman très acclamé Une saison dans la vie d’Emmanuel, traduit dans plus d’une dizaine de langues. Cette œuvre remporte le prestigieux prix Médicis de France ainsi que le Prix France-Québec. Plus de 2 000 livres, thèses, articles, critiques et entrevues sont rédigés sur ce roman et les multiples interprétations qu’en fait la critique littéraire représentent un hommage certain à la riche complexité du roman.

    Les publications se multiplient par la suite, et l’auteure demeure très active dans le monde littéraire. Elle obtient un premier prix littéraire du Gouverneur général en 1968 avec Les manuscrits de Pauline Archange,un récit troublant qui traite de l’enfance, de la cruauté et de la transgression, et dans lequel une myriade de personnages s’échangent les rôles de victimes et de bourreaux. Le sourd dans la villeest aussi récompensé d’un prix du Gouverneur général en 1979; un livre difficile dans lequel tout se passe dans les monologues internes des personnages. Les thématiques de la violence et d’un sombre futur continuent d’être présents dans Visions d’Anna, qui paraît en 1982 et remporte le prix Anaïs-Ségalas de l’Académie française.

    En janvier 2018, elle publie Une réunion près de la mer, ce qui met fin à sa série de romans intitulée Soifs et sur laquelle elle a travaillé au cours des 20 dernières années. Cette série comprend 10 romans mettant en scène une centaine de personnages, souvent des marginaux malmenés par la vie, qui représentent la complexité du tissu social de l’Amérique. L’ensemble des personnages développés dans chaque livre sont réunis dans le dernier opus pour la grande finale de la série.

    Adaptations
    Plusieurs œuvres de Marie-Claire Blais sont adaptées à d’autres formats. Le romanLa Belle Bête,notamment, est transformé en ballet en 1977 par le Ballet national du Canada et ramené sur scène en 1987 à l’occasion de l’anniversaire de la compagnie. En 2006, il est porté au grand écran par le directeur Karim Hussain, mettant en vedette, entre autres, Carole Laure et Caroline Dhavernas. Plusieurs de ses autres romans sont adaptés pour le cinéma; on pense à Une saison dans la vie d’Emmanuel(1972), réalisé par Claude Weisz, qui a remporté le prix de la Quinzaine des jeunes réalisateurs au Festival de Cannes, Le sourd dans la ville(1987), réalisé par Mireille Dansereau et qui a remporté un prix à la Mostra de Venise, et L’océan(1971), adapté en téléfilm par Jean Faucher.

    Poésie et théâtre
    Marie-Claire Blais œuvre aussi comme auteure dramatique et poète. Elle publie deux recueils de poésie  et écrit une dizaine de pièces de théâtre, dont un texte français inspiré d’une traduction de Seamus Heaney de l’Antigone de Sophocle, présenté par le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) en 2005. Elle participe, de plus, à la scénarisation de la série de James Dormeyer, Journal en images froides (1978) et de celui d’Anne Claire Poirier pour l’Office national du film (ONF), Tu as crié LET ME GO(1996).

    Des romans objets d’études
    Les romans de Marie-Claire Blais sont étudiés un peu partout dans le monde francophone, mais aussi anglophone. Son œuvre est comparé à celui de Virginia Woolf, de William Faulkner, et même de Fedor Dostoïevski. Certains critiques trouvent son écriture assez difficile à suivre : peu de ponctuation et de référence temporelle, beaucoup de violence, de rage. Marianne Ackerman disait même dans le périodique The Walrus : « Se peut-il que, tout en étant un génie — comme l’ont mentionné certains grands littéraires —, Marie-Claire Blais soit aussi totalement illisible? ».

    Lorsque Marie-Claire Blais reçoit un doctorat honorifique de l’Université d’Ottawa, le Sénat de l’université mentionne dans son éloge que «l’écriture de Marie-Claire Blais possède une violence qui n’est ni gratuite ni complaisante, et non plus exhibitionniste. Son lyrisme très personnel lui permet d’aller au-delà des apparences superficielles et de révéler une enfance solitaire ou remplie d’abus, une perte d’innocence, mais aussi une grande tendresse. […] La richesse et l’abondance dans ses romans, la musicalité de sa poésie et la qualité exceptionnelle des dialogues écrits ont gagné la reconnaissance du public, de ses pairs et du monde littéraire».

    Très discrète au sujet de sa vie personnelle, elle est toutefois souvent invitée à participer à des discussions sur la littérature LGBTQ2 et son œuvre est également étudié dans cette perspective. Elle croit fermement que « chaque être humain a droit à une voix ». 

    Aussi donne-t-elle dans ses écrits une voix aux marginaux et aux opprimés. L’écrivaine et féministe Nicole Brossard précise que chez Blais, «et c’est vrai dans son œuvre, les femmes, comme les homosexuels, hommes ou femmes, font partie de l’humanité exploitée et blessée».

    Malgré cette douleur et cette violence exprimées dans son œuvre, Marie-Claire Blais se dit optimiste : «Je suis dans l’espérance. Parce que c’est dans l’être humain de vouloir changer, de vouloir être dans l’univers, pas seulement dans son pays, et d’avoir une compréhension universelle des autres.»

    Vie personnelle
    Au début des années 1960, Marie-Claire Blais s’installe à Cambridge, aux États-Unis, où elle fait la rencontre de la peintre américaine Mary Meigs. En 1963, elle emménage dans une maison près de Cape Cod avec la peintre et la conjointe de celle-ci, l’écrivaine Barbara Deming. Plusieurs œuvres d’art de Mary Meigs sont inspirées de sa liaison avec Marie-Claire Blais et la peintre illustre plusieurs des romans en édition à tirage limité de l’auteure (dont une édition de luxe d’Une saison dans la vie d’Emmanuel). 

    En 1972, Marie-Claire Blais déménage en Bretagne, en France, avec Mary Meigs et, après avoir passé quelques années en Europe, elles s’installent à Montréal, où l’auteure continue d’écrire de manière prolifique. Montréal et les Cantons de l’Est l’inspirent et servent de toile de fond à plusieurs de ses œuvres.

    Marie-Claire Blais partageait son temps entre l’Estrie, au Québec, et les Keys, en Floride.

    Prix et distinctions
    Marie-Claire Blais est l’une des rares écrivaines canadiennes à avoir remporté quatre prix littéraires du Gouverneur général (1968, 1979, 1996, 2008) et la première et seule francophone à avoir remporté le prix Matt-Cohen de la Saociété d’encouragement aux écrivains du Canada (2006). On lui a décerné plusieurs prix importants, dont le prix Gilles-Corbeil de la Fondation Émile-Nelligan (2005), attribué tous les trois ans pour l’ensemble d’un œuvre.

    Membre de l’Ordre du Canada et de l’Ordre national du Québec, chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres de France, elle est la première auteure nord-américaine à avoir été invitée à se joindre à la prestigieuse Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

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