Hommage à Gisèle Pelicot lit-on sur le programme. L’histoire de cette femme droguée par son mari pendant des années, et abusée par une soixantaine d’hommes alors qu’elle était inconsciente, a soulevé la colère en France. Choisissant un procès public, Gisèle Pelicot est devenue un symbole de résistance. Son procès a été aussi celui du système judiciaire français marqué par le patriarcat. Pourquoi un procès public ? « Pour que la honte change de camp » a-t-elle déclaré.
NDLR : Cet été, notre journaliste Denis-Daniel Boullé était au Festival d’Avignon 2025. Voici l’un des textes sur l’une des œuvres inspirantes qui l’ont marqué… lors de son voyage.
Comment résumer en 3 heures les quatre mois qu’a duré le procès en 2024. C’est le pari osé de Servane Dècle et Milo Rau, un véritable tour de force. À partir de notes de journalistes, de conversations avec des chercheur.e.s, avec les avocats de Gisèle Pelicot, des associations féministes locales, le créateur et la créatrice ont tenté d’en faire un objet théâtral.
La scène se transforme en une salle de justice. Les spectateurs se trouvant à la place des juges faisant face à la salle où celles et deux qui viendront s’exprimer et s’adresse au public sont assis. On y entend alors des journalistes, des avocats mais aussi des accusés qui lisent ainsi des articles, des comptes-rendus, des témoignages. Dans les faits, ils sont une soixantaine, mais il y en aurait une trentaine d’autres qui n’ont pu être identifiés sur les vidéos des viols tournés par le mari. Sur scène, seuls une demi-douzaine s’expriment par les voix des comédiens recrutés. Peut-être, là se trouve le plus saisissant puisqu’aucun ne semble avoir une pleine conscience des actes qui leur sont reprochés. Mieux se dessinent alors leur perception de ce qu’est une femme pour eux, c’est-à-dire pas grand-chose. L’un d’eux réfute les accusations de viol car il n’a pas eu d’érection et que donc il n’y a pas eu pénétration. D’autres prétendent que Gisèle Pelicot faisait semblant de dormir sans jamais s’être inquiétée de vérifier si elle était réellement consciente. Tous sont comme des petits garçons qui n’auraient volé que des bonbons à l’épicerie du coin, dépassés par les charges qui pèsent contre eux.
Au-delà du fait divers spectaculaire, c’est le projecteur tourné sur tous les accusés.
Ils sont des individus lambdas, sans profil de réels pervers, mais des travailleurs, des maris nantis de famille, de tous âges, de niveau social différent, qui tentent maladroitement de minimiser leur geste et la portée de celui-ci.
Bien évidemment, les deux créateurs de ce docu-théâtre tiennent à souligner combien les paroles des femmes sont souvent décrédibilisées. Dans ce cas, par les avocats de la défense qui vont tenter de démontrer que Gisèle Pelicot était consciente et consentante allant même à l’encontre des aveux du propre de mari de la femme, mais aussi de la part des témoins qui devront justifier de la bonne moralité de Gisèle Pelicot. Mais aussi, de la part de tous les acteurs dans la constitution du dossier remettront en doute les accusations de Gisèle Pelicot pour soi-disant s’assurer qu’il ne s’agit pas d’affabulations. Ce qui fait dire à l’autrice et l’auteur de la pièce dans le programme : « Concrètement, cela signifie que le genre influence non seulement les verdicts, mais aussi la crédibilité des témoins et la perception publique ».
L’émotion était au rendez-vous dans la salle mais aussi sur scène. Une comédienne lisant un témoignage a vu sa voix se briser, étouffer un sanglot, avant de poursuivre ». Trois heures plongées dans l’enfer espérant que la société prenne enfin conscience de la violence faite aux femmes, que ce n’est pas qu’un cas isolé. Et que beaucoup (trop ?) d’hommes ne considèrent plus les femmes comme des objets, et soient capables de faire la distinction entre sexe, violence sexuelle et viol.
Reste une question essentielle. Se saisir de cet effroyable fait-divers pour le mettre sur scène moins d’un an après le procès peut surprendre. Pour ne pas oublier ou exploitation du sensationnalisme ? Bien sûr, nous choisissons la première réponse même si parfois nous serions tentés par la seconde.

