La vaste opération policière visant les personnes et organisations LGBTQ+ en Turquie a maintenant conduit au placement en détention provisoire d’au moins 81 personnes. Parallèlement, les 106 manifestants, avocats et journalistes interpellés alors qu’ils protestaient contre cette offensive devant un tribunal d’Istanbul ont tous été libérés. La répression, menée au nom de la « protection de la famille », suscite maintenant des réactions du Conseil de l’Europe, de l’Union européenne et des Nations unies.
La situation s’est rapidement détériorée depuis le lancement, les 12 et 13 septembre, d’une opération policière d’une ampleur inhabituelle visant les communautés LGBTQ+ turques et les organisations qui défendent leurs droits.
Baptisée « Ailem Güvende » — « Ma famille est en sécurité » — par les autorités, l’opération concerne 162 personnes, neuf associations et 13 entreprises réparties dans 15 provinces, selon les informations communiquées par le ministre turc de la Justice et reprises par le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe.
Des perquisitions ont notamment été menées à Istanbul, Ankara et Izmir, dans des domiciles, des locaux d’organisations LGBTQ+ ainsi que dans des bars, des boîtes de nuit et d’autres établissements fréquentés par les communautés.
Selon les informations disponibles au 17 septembre, 81 personnes ont été placées en détention provisoire par différents tribunaux du pays.
À Istanbul, 20 des 33 personnes présentées devant un juge ont été incarcérées, tandis que les 13 autres ont été remises en liberté sous contrôle judiciaire. Parmi les personnes emprisonnées figurent au moins neuf représentants d’organisations LGBTQ+.
À Ankara, 13 personnes ont été placées en détention, dont sept liées à l’organisation Kaos GL. Cinq personnes trans ainsi qu’une journaliste figurent également parmi les personnes incarcérées dans la capitale.
À Mersin, 28 autres personnes auraient été emprisonnées.
Kaos GL particulièrement visée
Kaos GL, l’une des plus anciennes et des plus importantes organisations de défense des droits LGBTQ+ de Turquie, se trouve au cœur de l’offensive.
Plusieurs de ses membres ont été arrêtés et ses activités numériques ont également été visées. Son site Web ainsi que des comptes utilisés par l’organisation sur les réseaux sociaux ont été bloqués en Turquie.
Les mesures ne concernent toutefois pas uniquement les militants LGBTQ+. Des journalistes ont également été arrêtés ou interrogés en raison de leur couverture des événements.
Parmi les personnes placées en détention à Ankara figure la journaliste Tuğba Tekerek. Les autorités l’ont notamment interrogée à propos d’un article publié par Kaos GL en 2024 sur la situation des personnes LGBTQ+ lors des élections en Géorgie.
Tekerek a expliqué n’avoir aucune fonction au sein de l’organisation et avoir uniquement rédigé un article pour celle-ci.
106 personnes arrêtées pour avoir protesté
La répression a provoqué des manifestations à Istanbul et Ankara.
Le 15 septembre, des militants, avocats et défenseurs des droits humains se sont rassemblés devant le palais de justice de Çağlayan, à Istanbul, pour demander la libération des personnes arrêtées lors des opérations précédentes.
La police a encerclé le groupe en affirmant que le rassemblement n’était pas autorisé, avant de procéder à des arrestations massives.
Au total, 106 personnes ont été interpellées, dont deux journalistes qui couvraient la manifestation : Sarya Toprak, du quotidien BirGün, et Şener Azak, du diffuseur public allemand ARD.
Après plus d’une journée en garde à vue, les 106 personnes ont finalement été libérées. L’Association des avocats progressistes (ÇHD) a confirmé que toutes avaient retrouvé leur liberté mercredi soir.
Leur libération ne met cependant pas fin à l’opération principale : plusieurs dizaines de personnes arrêtées depuis le 13 septembre demeurent derrière les barreaux.
La « famille » invoquée pour justifier l’opération
Le gouvernement turc présente cette vaste opération comme une mesure destinée à protéger les enfants, la famille et l’ordre social.
Le ministre de la Justice, Akın Gürlek, a défendu les interventions en invoquant notamment la nécessité de protéger les enfants et « l’institution familiale ».
Cette justification s’inscrit dans une politique beaucoup plus large menée par le gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan, qui place depuis plusieurs années la défense de la famille dite traditionnelle au cœur de son discours politique.
Les relations sexuelles entre personnes de même sexe ne sont pourtant pas illégales en Turquie. Les libertés des personnes LGBTQ+ se sont néanmoins considérablement réduites au cours des dernières années.
La Marche des fiertés d’Istanbul, qui avait pu se dérouler pendant plusieurs années et était devenue l’une des plus importantes de la région, est interdite depuis 2015. Depuis, les rassemblements LGBTQ+ font régulièrement l’objet d’interdictions et d’interventions policières.
Le Conseil de l’Europe hausse le ton
L’ampleur des opérations de septembre provoque maintenant des réactions internationales.
Le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Michael O’Flaherty, s’est dit préoccupé par les arrestations, les perquisitions ainsi que le blocage de sites Web et de comptes de réseaux sociaux visant la société civile LGBTQ+.
Il rappelle surtout que la défense de l’égalité et de la non-discrimination constitue une activité protégée par la Convention européenne des droits de l’homme.
Le commissaire souligne également que la Cour européenne des droits de l’homme a déjà établi que de simples références aux « valeurs familiales » ou à la « protection des enfants » ne suffisent pas à justifier des restrictions aux droits fondamentaux.
Il demande aux autorités turques de libérer toute personne détenue en raison de ses activités de défense des droits humains ou de son engagement au sein de la société civile.
La rapporteuse de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe sur les droits des personnes LGBTI, Kate Osborne, a elle aussi dénoncé ce qu’elle décrit comme une vague de harcèlement, d’intimidation, de censure, de perquisitions et d’arrestations massives.
Les Nations unies réclament également des libérations
La pression internationale s’est accentuée le 17 septembre avec l’intervention du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme.
L’organisme s’est dit préoccupé par les informations faisant état de l’arrestation de plus de 150 personnes LGBTQ+ et défenseurs de leurs droits au cours des différentes opérations et manifestations.
Il a demandé la libération des personnes qui auraient été arbitrairement détenues et appelé les autorités turques à respecter leurs obligations internationales en matière de droits de la personne.
L’Union européenne a également exprimé ses préoccupations. La Commission européenne a notamment évoqué les arrestations, les procédures judiciaires, les restrictions imposées aux comptes numériques et les enquêtes entourant le financement des organisations de la société civile.
Une offensive qui dépasse les droits LGBTQ+
Pour les organisations de défense des droits humains, l’enjeu dépasse maintenant la situation des seules communautés LGBTQ+.
La liberté d’association, la liberté d’expression, la liberté de la presse, le droit de manifester et les garanties entourant un procès équitable sont également en cause.
Le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe s’est notamment inquiété des restrictions imposées à certains avocats dans l’accès aux dossiers d’enquête. Il rappelle que toute détention doit reposer sur des éléments individualisés permettant de soupçonner une infraction reconnue par la loi — et non sur l’identité d’une personne, son appartenance à une organisation, son militantisme pacifique ou son travail en faveur des droits humains.
La situation demeure extrêmement évolutive.
Si les 106 personnes arrêtées lors de la manifestation d’Istanbul ont maintenant été libérées, au moins 81 personnes restent en détention provisoire dans le cadre de l’opération lancée quelques jours plus tôt.
Au-delà de ces chiffres, l’ampleur et la coordination de l’opération marquent une nouvelle étape dans le durcissement du climat auquel font face les communautés LGBTQ+ de Turquie — et font désormais de cette offensive une question suivie de près par les principales institutions européennes et internationales de défense des droits humains.

