Prof de sociologie à l’UQAM
Quels liens fais-tu entre militantisme et sociologie?
Chacha Enriquez : J’enseigne la sociologie queer. Le queer, pour moi, est un projet d’analyse des rapports de pouvoir qui régulent les sexualités, les genres et les corps sexués dans une perspective intersectionnelle et décoloniale. On réfléchit aussi aux liens avec d’autres rapports de pouvoir, afin d’y résister. Dans le monde académique, on produit des analyses scientifiques qui peuvent nous donner des outils pour résister aux rapports de pouvoir.
Dans les milieux militants, on se réunit en tant que queers, trans, lesbiennes, etc. On collectivise nos expériences pour produire des savoirs communautaires, expérientiels et militants. J’aime mettre en dialogue ces deux types de savoirs. Ça donne une meilleure compréhension de nos vécus en tant que personnes queers. Dans le contexte actuel de montée du fascisme, en tant qu’universitaires, nous n’avons pas le choix de nous positionner.
Au Québec, en 2026, les communautés queers militent-elles différemment que dans le passé ?
Chacha Enriquez : L’activisme queer a différentes périodes et orientations. On avait un mouvement très institutionnel jusqu’au milieu des années 2000, avec peu d’inclusion des enjeux trans. Depuis 2022, il y a une nouvelle phase de mobilisation due aux attaques transphobes de la part de la CAQ et de militant·e·s d’extrême droite qui s’expriment tous les jours dans les médias. On n’a pas le choix de se mobiliser.
On a peur et on voit ce qui est en train de se passer aux États-Unis. Depuis 20 à 30 ans, le communautaire LGBTQ+ obtenait des changements sociaux à travers le plaidoyer, en faisant des recherches scientifiques, en entrant en conversation avec le gouvernement et en parlant dans les médias pour construire ce genre de rapport de force. On nous écoutait socialement. Maintenant, on n’a plus le choix de sortir du plaidoyer pour résister à la montée du fascisme.
Peut-on apprendre à militer ?
Chacha Enriquez : Évidemment. La société fait tout pour nous empêcher de nous engager socialement et pour écraser nos libertés et toutes formes de démocratie par l’autoritarisme. On doit reprendre le contrôle sur nos vies. C’est particulièrement important dans un contexte de montée du fascisme. D’abord, on peut faire communauté et créer des liens entre nous et toutes les personnes qui veulent lutter à nos côtés. Ensuite, on doit comprendre ce qui se passe dans nos vies, réfléchir à comment résister, et mener une action collective en allant dans la rue ensemble. C’est en pratiquant qu’on apprend à militer.

