Mercredi, 22 juillet 2026
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    Calamine, lesbiville et autres revendications 

    Dès son premier album, Boulette Proof, en 2020, Calamine affiche sa verve anticapitaliste. La rappeuse vient soulager les maux sociaux en y appliquant un baume de mots et de beats conjugués au féminisme queer. Rétrograde, son quatrième album, lancé le 13 mars dernier, n’y fait guère exception, explorant l’effondrement sociopolitique et climatique. Discussion avec LA rappeuse lesbienne québécoise, qui n’a pas la langue dans sa poche, mais les bons mots dans sa manche pour vous faire apprécier le rap queb.

    Lors de notre dernière entrevue, en 2022, tu revenais du Festival Metro Metro, où tu étais la seule femme de la programmation. Depuis quatre ans, est-ce que la situation s’est améliorée?
    CALAMINE : La semaine passée, c’était la soirée Rap queb aux Francos. Le spectacle, c’est 60 minutes de Koriass, 60 minutes de Loud, et ils ont chacun huit à dix invités. Je suis la seule rappeuse.
    Il y a juste des gars sur les deux shows, sauf Ariane Moffat qui vient faire un refrain avec Loud. C’est quand même fou! Quand je suis arrivée dans le rap, tout le monde disait : « Enfin, il manque tellement de rappeuses, elles n’ont pas beaucoup de visibilité. » C’est encore le cas! Ce n’est pas que je n’en connais pas ou qu’il n’y en a pas de talentueuses, mais on dirait que ça reste laborieux d’arriver au même niveau de reconnaissance, d’avoir accès aux mêmes structures. Je pense que, plus largement, les femmes ont de la misère à se projeter dans ce milieu-là parce qu’il n’y a pas beaucoup d’exemples. C’est un cercle vicieux. Moi, ma manière de faire, c’est que j’écris des albums de rap, puis j’essaie de prendre le micro dès que j’en ai l’occasion pour dire : « Hé, on a notre place ici! »

    D’ailleurs, tu n’hésites pas à collaborer avec des rappeuses lesbiennes ou queer, notamment Kelzk et Soraï sur Rétrograde. Est-ce, pour toi, une façon de trouver ta sororité? Peut-on parler ici de solidarité lesbienne dans le milieu du rap?
    CALAMINE : Complètement. Ça a toujours été le cas sur tous mes albums. Tous mes featurings, c’est des femmes ou des personnes non binaires, principalement des personnes queer. Pour moi, il faut que les bottines suivent les babines. Si je dis qu’il n’y a pas assez de femmes, dès que j’ai des opportunités, je trouve ça important de donner l’exemple. Dans mes DM, tous les jours, j’ai des demandes de collabs de gars. C’est flatteur, mais je veux concentrer toutes mes énergies à donner le plus possible de place aux femmes et aux personnes queer. Tu regardes les gros shows : c’est toujours des bands, juste des gars, des musiciens. Ils ne font pas ça pour mal faire, c’est juste qu’il y a plus de gars qui font de la musique. Il y en a, des femmes musiciennes, des femmes rappeuses. Il faut montrer l’exemple, montrer qu’elles existent et que c’est possible.

    Tu seras du spectacle d’ouverture de Fierté Montréal le 31 juillet à 20 h 30. Est-ce que Kelzk et Soraï vont t’accompagner?
    CALAMINE : Oui, justement, je suis super contente! Ça va être la première fois qu’on va être réunies toutes les trois sur scène. Pour cet album, je suis beaucoup allée dans les réflexions par rapport à la communauté queer : le drama lesbien, le polyamour, toute cette idée que le lobby trans est en train d’essayer de corrompre la jeunesse. J’avais envie d’aller dans le vif du sujet. Je pense que cet album-là est vraiment pour la communauté. Je fais de la musique militante et je tente toujours de faire comprendre nos réalités aux personnes externes à la communauté, mais aussi de faire de la musique que la communauté a envie d’entendre.

    C’est intéressant que tu navigues sur cette mince ligne entre le grand public et un public plus niché, même si les deux évoluent dans une culture largement mainstream.
    CALAMINE : Oui, c’est là où je trouve que je suis à une place intéressante. Parce que le rap queb, ce n’est pas un style musical a priori queer ou féministe. Comme je suis dans cette industrie, je suis écoutée par un vaste public qui écoute le rap queb. Je pense que, quand on a une espèce de place pivot, il faut s’en servir. Je le dis souvent à la blague : je suis comme un cheval de Troie dans le rap queb. Je suis acceptée à l’intérieur parce que je respecte les codes, parce que j’ai une bonne prose. Quand je débarque, je déballe mes affaires de féministe queer. Et là, c’est comme : « Oh, shit! » Malgré eux, le public se retrouve devant des préoccupations qui ne sont pas nécessairement les leurs, mais, miraculeusement, ça marche.

    Tu es bien placée pour faire le pont entre les communautés LGBTQ+ et le grand public.
    Quand tu performes dans des événements comme Fierté Montréal ou la Journée de la visibilité lesbienne, comparativement à un événement plus grand public comme les Francos, comment le ressens-tu sur scène?

    CALAMINE : Performer devant ma communauté, c’est un peu comme des vacances, dans le sens où je sens que je suis accueillie inconditionnellement. Performer devant une foule qui n’est pas du tout conquise, c’est là où je me sens le plus utile. On a joué un été à Bromont, dans une programmation familiale, avec des personnes d’une soixantaine d’années…

    On s’attend à voir Marie-Hélène Thibert.
    CALAMINE : Exact. Ce n’est pas du tout ma case, mais je me dis : quelle belle opportunité! Ces personnes ne doivent pas souvent voir le spectacle d’une artiste queer féministe. J’essaie de les prendre par la main, de les emmener dans mon trip. C’est le travail des artistes de faire des ponts entre des visions du monde qui sont différentes. Sur Rétrograde, la chanson « Ça va toute péter » est très cynique sur de nombreux sujets

    d’actualité. Est-ce difficile de trouver le ton juste pour parler de sujets aussi lourds?
    CALAMINE : C’est ça, le plus dur. En ce moment, on se sent impuissants, cyniques. On veut que la culture reflète ça, mais on ne veut pas non plus en rajouter une couche. C’est déjà assez lourd. Je pense que ce qui rend ça intéressant, ou ce qui légitimise d’en parler encore, c’est que ça reste dans l’humour, les figures de style et la poésie. C’est là où ça fait du sens pour moi d’écrire du rap. Je pense que ça nous rend moins impuissants d’en faire de l’art. Le fait qu’on partage cette culture ensemble, je pense qu’il y a beaucoup de gens qui se sentent vus dans leur sentiment d’impuissance et dans leur cynisme. Se rassembler dans des salles de spectacle et rendre compte de ce qui se passe… Au moins, on n’est pas tout seuls à se dire qu’il y a quelque chose qui ne marche pas.

    Tu as toujours été ouverte sur ton orientation sexuelle. « Lesbienne woke sur l’autotune » est explicite en ce sens, mais l’album Rétrograde marque ton retour sur le marché du dating, avec Lesbiville, où tu fais référence au petit monde du dating lesbien.
    CALAMINE : Ça donne des exemples de red flags en dating et je pense que c’est important. On est tous un peu là-dedans, tu sais. Je suis entourée d’une gang de lesbiennes qui datent sur les apps, puis qui vivent cette situation. C’est vraiment concret. C’est un lieu commun et j’avais envie
    qu’on ait notre propre version, dans la culture québécoise, de cette idée-là, du schéma d’Alice dans The L Word.

    Tu es une personnalité connue. Et polyamoureuse. Est-ce que ça rend le dating plus difficile?
    CALAMINE : C’est sûr que je suis un peu sur mes gardes du fait d’être connue, parce que ça crée un déséquilibre. Les gens me rencontrent et ils ont l’impression de déjà me connaître, parce qu’ils
    ont beaucoup d’informations sur moi. C’est peut-être une fausse impression, parce que, même
    si je suis très authentique dans ma musique, celle-ci reste à l’extérieur de moi. Côté polyamour, honnêtement, dans la communauté, c’est rendu assez commun. Je pense que c’est très démocratisé, mais tout le monde a ses propres limites et ses propres barrières, et c’est correct. Moi, je ne me bute pas à beaucoup de résistance, mais certains pensent que c’est plus compliqué… mais ce n’est pas plus simple, la monogamie! C’est juste que chacun a ses propres défis. Dans la monogamie, deux personnes doivent mutuellement combler tous leurs besoins ensemble, tandis que dans le polyamour, t’as plus d’options pour combler différents besoins avec différentes personnes. C’est juste beaucoup plus de logistique et deux approches différentes!

    Est-ce que tu sens que tu portes l’étiquette de la rappeuse lesbienne du rap queb?
    CALAMINE : Honnêtement, je suis allée chercher cette étiquette-là, puis je ne voudrais pas m’en plaindre aujourd’hui, parce que j’ai fait ce choix-là délibérément. Mon combat, c’est la visibilité des personnes lesbiennes, des butch, dans la culture. C’est quelque chose dont j’ai beaucoup
    souffert plus jeune. Pour moi, ce n’est pas difficile d’être visible; j’ai envie d’avoir ce rôle-là,
    de planter le drapeau et de dire qu’à un moment donné dans l’histoire de la musique québécoise, il y aura eu une rappeuse lesbienne! Peut-être que, dans 20 ans, on aura vraiment reculé sur les droits des personnes queer, mais si quelqu’un cherche « rap lesbienne » sur Internet, il va tomber là-dessus, puis ça va exister!

    Active depuis 2017 sur la scène rap, on peut dire que tu fais partie des pionnières québécoises. Après près de dix ans, quel est ton plus grand défi?
    CALAMINE : T’sais, le moment où tu sors une chanson pis que tout le monde est attentif, ça dure pas longtemps. Le reste de ton année, t’es toute seule chez vous, pis t’es mieux de savoir pourquoi tu fais ça parce qu’il n’y a personne pour te valider. C’est vraiment ça, le plus gros défi. Quand je finis un album, j’ai besoin d’un moment pour me reposer parce que je ne peux pas tout de suite recommencer à écrire. C’est un moment de flottement très insécurisant parce qu’il y a quelque chose de miraculeux dans la musique. Les idées viennent, la musique tombe en place et tu ne sais pas exactement ce qui fait que ça marche. Mon vertige, c’est entre deux albums. Le moment où j’ai fini, tout est beau.

    Qu’est-ce qui t’a le plus surprise en près de dix ans de carrière?
    CALAMINE : Quand je suis arrivée dans le rap queb en disant : « Crisse de milieu misogyne », j’arrivais vraiment en mode où j’attaquais l’industrie. S’il y a une affaire dont je me suis rendue compte, c’est que c’est plus nuancé que ça. Ce ne sont pas, a priori, les rappeurs qui prennent toute la place et qui cassent les autres femmes. Ils ne portent pas, à eux seuls, la responsabilité de la façon dont l’industrie prend forme. La société est misogyne. La société valorise les points de vue masculins. Le public du rap priorise les hommes. Le public du rap rabaisse les femmes. Ce ne sont pas les rappeurs qui sont les porte-paroles de l’antiféminisme. C’est plus complexe que ça. Je m’en suis rendue compte en arrivant dans l’industrie du rap. J’ai été full accueillie par les autres rappeurs. Ils m’ont donné mes fleurs. Ils m’ont dit que j’étais la meilleure rappeuse du Québec. Ils m’ont témoigné un immense respect. Ça a été une leçon d’humilité pour moi. Les rouages ne sont pas aussi simples que je le croyais.

    INFOS | https://fiertemontreal.com
    Calamine participera aux Rendez-vous nocturnes de Fierté Montréal, le vendredi 31 juillet 2026 à 20 h 30, aux Jardins Gamelin à la Place Émlie Gamelin). Elle interprétera des pièces tirées de Rétrograde. Elle sera précédée de l’artiste Kimmortal (19h) et de la dj Thatz (18h)

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