Mercredi, 22 juillet 2026
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    Cout d’option familial

    Sylvain n’est pas du genre à fêter la Fierté. Pas qu’il ait quoi que ce soit contre, mais il n’a pas non plus beaucoup pour. Puisqu’il a longtemps préféré la présence des livres à celle des humains – et que les deux se font encore compétition pour son amour –, se retrouver parmi ces papillons sociaux que sont les gays de party ne lui sert souvent qu’à se dévaloriser par la comparaison. 

    Aussi, comme il passe la quasi-totalité de son temps à lire et à écrire, il n’a pas grand-chose à offrir à ceux qui dont une bonne partie du temps libre se résume à faire de la musculation. Et il ne le leur reproche pas; au contraire, une partie de lui leur envie leur capacité à y accorder autant de temps sans s’ennuyer. Son constant besoin de stimulation cognitive l’empêche de son bord d’apprécier cette activité : le mieux qu’il peut faire, c’est de lire à partir de son vélo stationnaire.

    Cette année, pour la première fois cependant, il se sent excité à l’approche des festivités de Fierté Montréal. Pourquoi? C’est la première année qu’il a un incitatif à se mêler aux masses pour souligner la diversité sexuelle. En effet, son copain Julian, qui prévoit comme à toutes les années défiler dans le contingent de la Coalition des familles LGBT+ avec sa fille Léanne, l’a invité à se joindre à eux; Sylvain a accepté sans la moindre hésitation, avec un empressement qui l’a lui-même surpris. «Je ne m’attendais pas à ce que mon ermite productif accepte si facilement de sortir de sa tanière pour prendre un bain de foule. Tu fais cet effort pour Lélé et moi?» «Pas d’effort du tout, souligne Sylvain. Je pense que c’est parce que j’ai toujours voulu contribuer au rayonnement de notre communauté, mais que je n’ai jamais trouvé d’occasions de le faire publiquement – à part par mes publications, mais ça, ça reste semi-public vu le peu d’interactions que ça implique de ma part…» «Oh! n’est-ce pas mignon! Mon petit Sylvain qui devient militant LGBTQ+. Mieux vaut tard que jamais!»

    Sylvain tire la langue, mais reste bouche bée – ce qui lui arrive rarement dans la discussion avec des gens qui le rendent à l’aise. Il reste pourtant avec l’impression qu’il y a plus à expliquer que cette justification qui lui est arrivée au premier abord et, comme quand il chercher à s’inspirer, il préfère laisser à son cerveau le temps de cogiter en arrière-plan de sa vie sur sa préoccupation du moment. Pas qu’il s’y sente obligé : il sait que, s’il insistait un tant soit peu pour creuser le sujet dans le fil de la conversation déjà entamée, Julian le suivrait avec plaisir dans les aléas de sa pensée en train de se faire. Bien que Sylvain pense définitivement plus loin que son copain, ce dernier ne l’accuse jamais de trop penser. Il adhère à la devise de Sylvain à ce propos : «On ne pense jamais trop; seulement parfois dans la mauvaise direction et au mauvais moment.» Sylvain considère dans ce cas que, si la direction est bonne, le moment est mauvais; il préfère profiter de la présence de Julian plutôt que de l’utiliser pour lui relancer la balle de l’esprit. Ainsi, il se contente de lui voler un baiser et ils poursuivent leur journée.

    Sylvain continue donc presque malgré lui d’y réfléchir au cours des jours suivants et, comme prévu, il débouche sur des constats qu’il se sent bientôt prêt à présenter à Julian. «J’ai repensé à ce qu’on se disait l’autre fois sur ma participation au défilé. Ça te dirait d’entendre mes idées là-dessus?», lui demande-t-il un soir qu’ils sont étendus sur le sofa en train d’écouter une télésérie, Léanne endormie depuis longtemps. «Bien sûr», répond Julian en baissant le son de la télévision. «En fait, je ne pense pas être devenu militant LGBTQ+, comme tu le disais. Je pense l’avoir toujours été. Je me suis toujours senti responsable d’utiliser la fiction comme moyen d’augmenter l’ouverture l’esprit de mon lectorat. Un lecteur est déjà plutôt ouvert vu qu’il accepte de se plonger dans le vécu d’un personnage; mais il l’est généralement, pas par rapport à tel ou tel vécu. Je me suis toujours efforcé d’intégrer des personnages marginalisés dans mes histoires, sans que c’en devienne le thème pour autant. Mais là, tu m’offres un moyen de le faire plus concrètement en adressant un message à plus grande échelle. Je pense à tous les hétérosexuels qui seront là, et à tous les enfants de ces parents aussi.» 

    «Encore, il faut faire confiance à ces parents pour contextualiser ce qui sera présenté à leurs enfants pour que l’exposition mène à l’acceptation. Je ne pense pas que tous les parents sont assez bons pour le faire : plusieurs se contenteront surement d’espérer que le fait d’avoir vu du puppy play rende automatiquement leurs enfants plus ouverts.» «Sans doute. Heureusement qu’il y a ce qu’on fait avec Léanne, et ce qu’on fera avec le prochain enfant. C’est dommage que tant de gays ratent la chance de transmettre cette curiosité qu’ils ont développée par leur propre différence.» «En même temps, ça les motive à redonner autrement. J’en connais beaucoup qui font de la philanthropie, du bénévolat, des CA… C’est le fait de ne pas avoir d’enfants qui t’a poussé à ton militantisme d’écrivain, non? Et les parents hétéros en ont déjà beaucoup à gérer juste avec la reproduction physique; il ne faut pas trop leur en demander, je trouve. On a toujours juste un temps limité pour améliorer les générations futures, et on ne peut pas le faire sur tous les fronts en même temps.» «T’as raison. C’est le calcul que je fais en pensant moins écrire pour devenir père – pour avoir un impact plus concret, quoiqu’à plus petite échelle.» Julian s’émeut : «Tu prévois moins écrire pour notre enfant?» «C’est clair! Tu as bien vu comment je l’ai déjà fait pour Léanne. Imagine ce que je ferai pour un enfant dont je me sentirai encore plus responsable…» «Bien hâte de voir ça!» 

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