Alors que les droits des personnes trans sont de plus en plus souvent présentés comme incompatibles avec ceux des femmes, 142 organisations féministes, antiracistes et LGBTQ+ internationales prennent le contre-pied de cette opposition. Dans un nouveau manifeste transféministe, elles appellent à choisir « la solidarité plutôt que la division » et défendent une idée simple : l’avancement des droits des femmes ne nécessite pas le recul de ceux des personnes trans.
Le document, intitulé In This Together, a été élaboré avec la participation de plusieurs organisations internationales, dont Transgender Europe and Central Asia (TGEU), l’Association for Women’s Rights in Development (AWID) et l’European Network Against Racism (ENAR). Son message intervient dans un contexte où les questions liées au genre sont devenues un important terrain de polarisation politique dans plusieurs pays.
Pour les organisations signataires, la réponse ne consiste pas à hiérarchiser les droits ou à opposer les groupes qui subissent différentes formes de discrimination. « Les mouvements féministes doivent agir comme un front uni face aux menaces qui pèsent sur nos libertés fondamentales, en luttant ensemble pour les principes des droits humains, la justice et l’égalité », peut-on lire dans le manifeste.
Refuser d’opposer les femmes aux personnes trans
Au cœur du document se trouve une conviction : les personnes trans font partie des mouvements féministes et leurs droits ne sont pas incompatibles avec ceux des femmes cisgenres.
Les organisations signataires soulignent également que les différentes formes de discrimination ne fonctionnent pas en vase clos. « La misogynie, y compris la transmisogynie, s’entrecroise de manière mortelle avec la transphobie, le racisme et la xénophobie », affirme le manifeste.
Ses auteur·rices appellent donc les féministes, dans toute leur diversité, à défendre ensemble les principes qui ont historiquement nourri leurs luttes : l’égalité, les droits de la personne et une protection égale pour toustes.
C’est une réponse directe à un discours devenu particulièrement présent dans certaines sphères politiques et militantes : celui selon lequel la reconnaissance des personnes trans, et particulièrement des femmes trans, entraînerait nécessairement une diminution des droits ou de la sécurité des femmes cisgenres. Les 142 organisations refusent cette prémisse.
Cinq principes pour un féminisme transféministe
Le manifeste articule son projet autour de cinq grands principes : agir pour construire un avenir transféministe fondé sur la solidarité; reconnaître que les personnes trans font partie du mouvement féministe; mettre de l’avant notre interdépendance; placer l’intersectionnalité au cœur des luttes; et, enfin, choisir la solidarité plutôt que la neutralité.
Ce dernier principe est particulièrement significatif. Dans un contexte de recul des droits LGBTQ+ dans plusieurs régions du monde, les signataires estiment que demeurer neutre devant les attaques visant les personnes trans ne constitue plus une position suffisante.
Le manifeste s’inscrit dans la campagne In This Together: Transfeminist Solidarity de TGEU, financée par l’Union européenne. En annonçant l’appui des 142 organisations, TGEU a résumé ainsi l’ambition du mouvement : construire « un avenir où personne n’est laissé pour compte ».
« Le féminisme gagne lorsque nous choisissons la solidarité transféministe », soutient l’organisation.
Un débat qui a des conséquences très concrètes
Si le manifeste insiste autant sur cette solidarité, c’est que les divisions auxquelles il répond ne sont plus uniquement théoriques.
Au Royaume-Uni, par exemple, la Cour suprême a statué en avril 2025 que le terme « sexe », dans l’Equality Act, devait être interprété en fonction du sexe biologique plutôt que de l’identité de genre.
L’affaire avait été portée devant les tribunaux par For Women Scotland, une organisation dite « gender-critical » qui milite notamment pour que l’accès aux espaces réservés à un seul sexe soit déterminé selon le sexe biologique. À la suite de cette décision, l’Equality and Human Rights Commission britannique a élaboré un code de pratique concernant les espaces non mixtes.
TGEU s’est vivement opposée aux orientations qui en découlent, estimant qu’elles risquent d’exclure les personnes trans des espaces correspondant à leur genre et d’avoir des conséquences dépassant largement les seules communautés trans.
Selon l’organisation, ces règles pourraient mener à des évaluations « cruelles et inhumaines » non seulement pour les personnes trans, qui pourraient être dévoilées sans leur consentement, mais également pour toutes les personnes dont l’expression de genre ne correspond pas aux attentes traditionnelles.
TGEU s’interroge également sur les conséquences pour les personnes trans et intersexes qui visitent le Royaume-Uni et sur leur capacité à utiliser des services publics dans le respect et la dignité.
Une solidarité qui dépasse les identités
C’est précisément là que le manifeste prend tout son sens. Ses signataires ne demandent pas aux mouvements féministes d’abandonner les enjeux qui touchent spécifiquement les femmes. Ils soutiennent plutôt que le sexisme, la misogynie, la transphobie, le racisme et les autres formes de discrimination peuvent se renforcer mutuellement — et que les combattre exige donc des alliances plutôt que la recherche de boucs émissaires.
Cette approche rejoint le principe d’intersectionnalité qui traverse depuis plusieurs décennies une partie importante des mouvements féministes : une femme peut subir simultanément du sexisme et du racisme; une femme trans, de la misogynie et de la transphobie; une personne queer racisée, plusieurs formes de discrimination qui ne peuvent pas toujours être séparées les unes des autres.
Dans un climat politique où les personnes trans sont régulièrement placées au centre de guerres culturelles, les 142 organisations proposent donc une autre voie.
Non pas demander quels droits doivent l’emporter sur quels autres, mais chercher comment protéger les libertés fondamentales de toutes les personnes concernées.
« Personne ne doit être laissé pour compte », affirment-elles. Un principe qui rappelle que l’égalité perd une bonne partie de son sens dès qu’elle devient réservée à certaines personnes.

