Mercredi, 18 mai 2022
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    Écrivain des extrêmes : “Wrong” et “Try” de Dennis Cooper

    Une journaliste anglaise a déjà écrit qu’il était un Georges Bataille égaré dans Disneyland. On parle d’influences et de ressemblances, en citant Edgar Allan Poe, Charles Baudelaire, Jean Genet, William Burroughs. Ses livres sont plus trash que ceux de Bret Easton Ellis. Son nom : Dennis Cooper. 

    Écrivain longtemps underground, il commence à sortir de la marginalité, sans pourtant se rendre plus correct et sage. Ses romans demeurent tout autant sulfureux, iconoclastes et subversifs, délivrant encore et toujours une vision cauchemardesque intense d’un monde où la simulation porte le masque d’adolescents sans avenir ni émotion. Ils décrivent une descente aux enfers, dans une écriture hyperréaliste, mâtinée de glam-rock, aux contours fluorescents. C’est tout à la fois déjanté et expérimental.

    Le monde de Dennis Cooper est animé d’une puissante pulsion de mort. On pourrait même dire que la mort y est un suprême fantasme sexuel régissant un imaginaire dénué de toute cérébralité et de tout sentiment. C’est un imaginaire marqué par une génitalité négative où les personnages n’ont qu’un corps et pas d’âme, mus par un instinct nettoyé de toute rationalité. Ils sont en face de leur propre finitude, sujets d’une expérience des limites, schizophréniques à la puissance dix, névrosés au cube, en proie au sadisme et au masochisme.

    Ces psychotiques sont pourtant à la recherche de quelque chose, qui serait l’essence de la beauté et de la jeunesse, qu’ils ne peuvent trouver qu’une fois morts, dans le sang et la merde, à la suite de pratiques sexuelles macabres, néantisantes. Ils sont des posthumains évoluant dans un monde pornographique qui ressemble à un snuff movie monté sur une musique hard rock de groupes comme Joy Division et Pavement.

    On dit des livres de Dennis Cooper qu’ils sont de pédé-pornos, puisqu’y sont mis en scène des adolescents de 12, 13 ans, vivant dans un état extatique causé par les drogues, de la mari à la coke, leur esprit (si tant est qu’on puisse dire qu’ils possèdent un esprit) taraudé vingt-quatre heures par jour par le sexe.

    On comprend alors pourquoi cet écrivain a été longtemps considéré comme marginal et pourquoi ses livres ne sont jamais recensés par les grands suppléments littéraires américains. Mais Cooper sort peu à peu de l’ombre parce que, il faut bien le souligner, son écriture est unique et est un laboratoire d’expérimentations langagières. Elle est à la fois minutieuse et complexe, le fruit d’un vrai artisan qui forge une langue irréductible.

    Dennis Cooper a commencé à publier ses premières fictions, des nouvelles, qu’on retrouvera dans Wrong qui vient d’être traduit en français dix ans après sa parution aux États-Unis. Né en 1953, Cooper a été, avant de se consacrer entièrement à l’écriture, critique d’art pour d’importantes revues (comme Artforum et Spin) et chroniqueur de musique rock (qui est constamment présente dans ses romans).

    Également poète, il va s’imposer petit à petit par une quintuple suite romanesque, qui commence en 1989 avec Closer (en français, chez P.O.L., en 1995, dont j’ai déjà parlé ici, dans Fugues), qui va se poursuivre en 1991 avec Frisk, en 1994 avec Try (qui vient de paraître en français chez P.O.L.), en 1997 avec Guide (chez P.O.L. en 2000, que j’ai également recensé dans Fugues) et en 2000 avec Period.

    Deux autres livres de Cooper viennent donc d’être publiés presque simultanément en France. Ceux qui ont déjà lu cet écrivain – et ils doivent être rares! – ne seront pas surpris de retrouver dans les nouvelles de Wrong (paru durant la décennie 80) les thèmes que développera plus amplement Cooper dans ses romans. Particulièrement la pornographie, la musique et la mort.

    On y trouve un véritable éloge de la pornographie qui est, d’après le peintre David Salle, l’obsession de la plupart des grands artistes. La musique est représentée par Frank et son groupe, Horror Hospital (qui existe vraiment!). La mort est là, violente; les victimes sont des adolescents qui meurent généralement égorgés, après avoir été violés par un homme.

    L’écriture de ces nouvelles est plus traditionnelle, mais elle a déjà un aspect cinématographique, avec ses scènes construites sous plusieurs plans, matériels ou fantasmés, entre rêve et réalité (on ne sait pas toujours sur quel plan on est). Elle est sèche, même très sèche, très concrète, fuyant la métaphore et l’allégorie pour décrire une vie hantée par le sexe (qui a remplacé l’amour), approchant ces limites, scandaleuses pour beaucoup, qu’atteindront les romans.

    Try / Dennis Cooper

    Try, le troisième volet de la suite romanesque, est un excellent exemple de la plongée infernale dans laquelle Dennis Cooper pousse les lecteurs. L’expérience de la mort y est présente en permanence, comme celle de la nécrophilie et de la pornographie, le tout malaxé dans une écriture qui imite l’hésitation et le bredouillement, qui sont l’exact reflet de l’état larvaire des personnages, qui n’ont plus d’humain que leur corps, fait de viscères et de nerfs, de sang et de foutre.

    Try raconte une odyssée dans l’horreur et l’interdit, celle de Ziggy McCauley, un enfant adopté par deux pères gais qui le battent et le violent. C’est un adolescent qui a perdu ses repères, un bisexuel qui a une dévotion qui tourne à l’obsession pour Calhoun, un hétéro héroïnomane. Son oncle Ken, un chauve adipeux, produit des vidéos pornos, dans lesquels il est acteur, avec des adolescents tout juste pubères qui généralement claquent durant le tournage d’une overdose.

    On devine donc l’univers sordide et violent de Try, qui peut troubler nombre de lecteurs tant la transgression sous toutes ses formes en est l’ultime but. Nous sommes dans la complète déréliction, dans un univers burroughsien, sur le versant mortifère et secret de l’Amérique, dans une apocalypse pédophile et junkie où l’amour et la tendresse tournent malgré soi au massacre, à la boucherie.

    La vie est déglinguée, tant et tellement qu’elle paraît immatérielle. Il n’y a pas d’issue, de rachat, de pardon, de salut. “Rien à foutre du reste”, comme le pense Ziggy à la fin de ce roman dans lequel l’écriture de Dennis Cooper se déplie avec une virtuosité et une précision plus impressionnantes que jamais.

    Wrong / Dennis Cooper, traduit par Carine Chichereau. Paris: Le Serpent à plumes, 2002. 190p.

    Try / Dennis Cooper, traduit par Claro. Paris: P.O.L., 2002. 251p.

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