Vendredi, 28 janvier 2022
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    John Rechy, un écrivain accompli : “La nuit vient”

    La publication en français du plus récent roman de John Rechy, La nuit vient (en anglais : The Coming of the Night; Groove Press, 1999), nous permet d’attirer l’attention sur un des plus grands écrivains américains.

    Né en 1933, ayant à son actif douze livres, il est un des auteurs gais les plus originaux. Son œuvre à la fois courageuse et passionnée donne une vision unique et forte de l’Amérique. Ses personnages sont généralement des pauvres, des malheureux et des fous qui, par leurs actes et paroles, tentent à un moment important de leur vie de briser l’indifférence dans laquelle ils sont ghettoïsés. D’une manière complexe et impétueuse, John Rechy a surtout transformé, en la radicalisant, la représentation de l’homosexualité.

    C’est par un livre controversé mais salué unanimement par la critique qu’il a commencé sa carrière d’écrivain, au début des années 60. City of the Night (Groove Press, 1963) est un grand livre qui raconte le voyage d’un homme, dont on ne connaîtra jamais le nom, dans le monde clandestin des amours furtives.

    C’est l’Amérique, toutefois, qui est le vrai sujet de ce roman, un pays à la fois violent et candide, révélé sous les mille facettes, inconnues, méconnues, refusées par le monde en général, de la culture gaie. Était remarquable dans ce roman, outre son écriture vive, fortement structurée et descriptive, l’absence de tout sentimentalisme et de toute pitié.

    À la sortie du livre, on a comparé John Rechy à Jean Genet, mais c’est un Genet sans lyrisme. Mais là où il rejoint l’auteur du Miracle de la rose, c’est dans la façon de rendre héroïques des personnages d’exclus, et lumineuse leur vie marginale. Ce livre a été traduit (excellemment) en français par Maurice Rambaud, sous le titre La Cité de la nuit (Gallimard, coll. «Folio», 1993, 640 pages).

    Il aura fallu attendre 2001 pour voir traduit en français un deuxième roman de John Rechy, dont les best-sellers sont nombreux et traduits en plusieurs langues. On n’a qu’à citer pour mémoire Numbers (Groove Press, 1967), un livre de non-fiction, Rushes (Groove Press, 1979) et Marilyn’s Daughter (Carroll & Graf, 1988). Signalons enfin que John Rechy, qui enseigne à l’University of Southern California, a collaboré à plusieurs revues et quotidiens, dont The Nation, The Saturday Review, New York Times Book Review et The Advocate.

    Guillaume Dustan a eu l’heureuse et précieuse idée de faire traduire (avec application), pour sa collection «Le Rayon», le dernier livre de Rechy, La nuit vient, qui, par ses situations et ses thèmes, est proche de La cité de la nuit.

    Ce roman est une évocation de la recherche du désir d’une dizaine de personnages, majoritairement homosexuels, dans La cité des Anges, Los Angeles, par une chaude journée d’été de 1981, juste avant l’apparition du sida. C’est une sorte de passion violente et implacable que l’auteur nous invite à partager.

    On y rencontre en premier lieu Jessy, surnommé «le Kid», qui veut célébrer mémorablement sa première année de vie gaie. Que cette journée soit pour lui le plus long orgasme qu’il a jamais vécu. Puis Bozz, Toro, Boo et Fredo, quatre petits mecs blancs et véritables péquenots refoulés, qui ne pensent qu’à tabasser les pédés.

    Puis une folle perruquée, Zaza, réalisateur de films pornos, qui, avec sa troupe de bottoms et de tops, doit s’acquitter d’une commande pour un riche producteur hollywoodien. Il y a Thomas qui, dans sa quarante-septième année, se sent affreusement seul. Et Orville, l’étalon noir habillé en cow-boy. Puis Paul et Stanley, un couple gai.

    Puis Nick, le putain qui se dit straight; aussi Clint, dans la quarantaine, qui revient d’un séjour chaud dans les boîtes SM de New York; ensuite Ernie, Dave, Mitch l’hétéro indécis, et, enfin, le père Norris à la recherche d’un garçon prénommé Angel, reconnaissable à l’image du Christ tatouée sur son dos.

    Los Angeles croule sous la chaleur et l’aridité à cause du vent Sant’Ana, appelé vent du diable, qui ne fait qu’échauffer les esprits et les corps. Les personnages sont à la recherche du sexe. Que cela se fasse n’importe où et tout le temps. Il faut qu’il soit comblé : sexe à la maison, dans les bars, dans les parcs, seul, en couple ou en groupe, fétichiste, exhibitionniste ou intériorisé, gratuit ou payé.

    Un sexe qui fait oublier une rumeur qui veut que des homosexuels meurent d’une terrible maladie dont on ne connaît pas le nom. Mais, entre-temps, il n’est jamais trop tard pour s’envoyer en l’air avec n’importe qui. Le vent Sant’Ana s’abattra à la fin du jour sur un parc où, comme on l’aura deviné, tous les personnages se retrouveront pour les noces d’Éros et de Thanatos, dans une union qui brûlera comme un volcan de sperme et de sang.

    Comme à son habitude, John Rechy a soigneusement structuré La nuit vient. Chaque chapitre des douze sections du roman correspond à un moment de la journée et est consacré à un des personnages. Petit à petit, l’auteur nous amène à l’inexorable et étonnante fin de cette journée d’été de 1981. Montée au calvaire ou descente en enfer? Tout ça à la fois. Qu’il soit grotesque, mélancolique, triste, innocent ou inconscient, chaque personnage, tendu par l’idée du sexe, assoiffé jusqu’à l’esclavage par lui, ne demande qu’à se perdre dans un flot de corps et de sperme, tellement il est taraudé par le désir, jusqu’à perdre tout sens de la réalité.

    Le romancier accentue ce monde gai fermé sur lui-même en ne donnant ni famille ni passé à ses personnages. Ceux-ci vivent, ainsi que des marionnettes, dans un monde sans substance, même si celui-ci leur semble plein de promesses de corps qui s’éclateront dans un permanent orgasme, seul horizon valable pour des gens sur qui la répression s’est longtemps déchaînée en toute impunité, ceci expliquant cela.

    La nuit vient n’est pourtant pas un panégyrique à la gloire du sexe ni un éloge nostalgique d’un supposé âge d’or de la vie gaie (celle d’avant l’apparition du sida). C’est plutôt un chant tragique sur le désir, sa face noire et cachée, peinte dans une extase froide.

    Le droit au désir appelle un certain terrorisme moral, et la recherche de sa plénitude tous azimuts débouche – contrairement à ce qu’on peut croire – sur la solitude. Le désir ne peut être complètement satisfait, sinon c’est la mort. C’est à cette tranchante conclusion qu’aboutit, avec fermeté et intensité, John Rechy, écrivain accompli.

    La nuit vient / John Rechy, traduit de l’américain par Marie Kowalski. Paris : Éditions Balland, 2001. 410p. (coll. Le Rayon)

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