Vendredi, 26 novembre 2021
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    Un mariage blanc : « Troisièmes noces » de Tom Lanoye

    Enfant terrible de la littérature flamande de Belgique, Tom Lanoye est poète, romancier, homme de théâtre, scénariste et chroniqueur. Ses livres, en particulier ses romans, sont irrévérencieux, mais tendres, cocasses avec une pointe de tragique, comme on le constatera en lisant son dernier livre traduit en français, Troisièmes noces. J’ai déjà parlé de cet auteur dans Fugues à l’occasion de la sortie de son roman plein de mélancolie sur sa jeunesse, Les boîtes de carton.

    Célèbre dans son pays pour son regard sarcastique, Lanoye n’épargne aucune institution ni aucune idéologie. Rien n’est politiquement correct avec lui. Il bouscule, rit de tout, persifle, fait un pied de nez à tout ce qu’il déteste. Ses romans sont alors fort drôles — et inimitables —, mais lestés de pessimisme. Rien ne lui convient, rien ne lui plaît. Il n’est pas pourtant un rabat-joie, et on sourira beaucoup en lisant ces Troisièmes noces. Et même nous sentirons-nous troubler en tournant les pages de ce roman formidable, une comédie qui fait un bien fou.

    Maarten Seebregs est un homosexuel dans la cinquantaine, malade, fauché et sans travail. Il a perdu l’amour de sa vie, Gaétan, mort probablement du sida, avec qui il se dispute encore en pensée : ils n’avaient pas le même caractère ni les mêmes goûts, c’est sur quoi ses commentaires reviennent constamment. Le roman est long monologue intérieur par lequel Maarten raconte sa vie présente et passée.

    Cet ancien travailleur dans l’industrie du cinéma (il cherchait pour les productions des lieux extérieurs) accepte de marier une Noire, Tamara, que lui propose Vandessel qui a des ennuis avec le « Service des étrangers » : « Tu te maries avec elle, tu vis avec elle. Mais si tu la touches, je te massacre ». Le ton est donné, incisif et lucide.

    Maarten pense sa vie comme un film, qu’il regarde avec humour et malice malgré sa déprime. Il nous fait assister à une cohabitation forcée entre deux êtres extrêmement différents : homme contre femme, homosexuel contre hétérosexuel, Blanc contre Noir, vieux contre jeune. Au fil des semaines, il s’habituera à la présence de Tamara. L’exaspération et l’intolérance feront petit à petit place à des moments harmonieux et affectueux, sans pourtant que la cocasserie ou la gravité des situations ne change:  ils sont suivis par deux enquêteurs que Maarten tente de rouler dans la farine par ses belles paroles; ils se font attaquer par des loubards; la veille de son mariage, il va dans un parc où il rencontre un Maghrébin, qui veut s’installer chez lui, etc.

    Maarten s’attache donc à Tamara, qui est dotée  d’un fort caractère, sensuelle, généreuse, qui apprend rapidement la langue néerlandaise. Elle s’occupe beaucoup de lui et du père de Maarten, tout aussi anarchique que son fils. Cet homme revenu de tout ne s’empêche pas de réfléchir. Ses remarques sont à la fois comiques et virulentes. Tout compte fait, il ne lâche pas prise, entre trivialité et justesse:

    « Ils [les voisins mormons] nous regardaient avec mépris, Gaëtan et moi, ils tenaient leur chien étroitement en laisse et ils se plaignaient quotidiennement chez l’épicier de la présence d’un dangereux pédophile à côté de leur porte. Ou plutôt, de deux pédophiles. Jusqu’au jour où ils ont vu l’épicier faire un French kiss à son petit ami derrière le comptoir des primeurs. Ce n’est pas pour rien que j’habite le quartier le plus hype de la ville. La hypetitude d’un quartier se mesure à l’aune des préférences sexuelles de ses épiciers. »

    Ce qui est formidable, c’est le regard que Maarten porte sur tout qu’il voit, que ce soit sur son père, son homosexualité, sa manière de voir les hétéros, le quotidien et la société de consommation, et, peut-être plus que tout, la vieillesse et la maladie. Il parle d’altruisme, de racisme, de l’état effroyable du monde actuel et de la globalisation :

    « Le tissu de saloperies les plus prévisibles sorti des fabriques à fables des faiseurs de fric anglo-saxons, qui exterminent tout talent comme un éleveur de volaille éradique à titre préventif, avec des tonnes d’antibiotiques, la pneumonie aviaire chez son gagne-pain caquetant. Toute vie doit en être éliminée ! Tout ce qui n’est pas naturel, peu agréable, inexorablement tragique, fragmentaire, fantastique, désespérément compliqué ou sortant de l’ordinaire — disons carrément toute authenticité et tout risque — doit être noyé dans le sirupeux et le pleurnichard, en formats fixes rassurants et en schémas sans aucun fond de spiritualité. »

    Tout est ainsi critiqué, sans censure, avec une générosité sans pareille, avec légèreté et crudité. Malgré sa fin sombre, ce livre a l’effet d’une bouffée d’oxygène : il nous rend libres.

    Troisièmes noces / Tom Lanoye. Paris : La Différence, 2014. 447p. (coll.: Littérature étrangère, série Littérature nordique)

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