Il y a quatre ans, un chemin assez singulier m’a mené aux Archives gaies. En rédaction d’un roman satirique se déroulant dans le Village en 2029, je voulais m’assurer de repères historiques solides. Ma boussole a vite pointé vers les AGQ, dont la porte m’a été ouverte par Jacques Prince, cofondateur de cette mine d’or documentaire sur l’Histoire des cultures LGBT. Au fil de quelques séances sur place, j’ai pu consulter une masse archivistique en croissance exponentielle depuis 42 ans. Puis y replonger la semaine suivante, en quête de LA pépite documentaire manquante qui aiderait le passé à éclairer le présent.
Après la publication du roman (La Renaissance de L’Interlope, Éditions du Sémaphore, 2022), mon lien avec l’organisme a suivi ses expositions saisonnières. Avec en tête une insistante question : comment s’expliquerait la soudaine apparition, au tournant des années 1980, d’un quartier gai d’une telle importance ? La sociologie du XXe siècle explique facilement la concentration de communautés gaie et lesbienne dans les grandes villes occidentales. Mais très rarement dans un espace aussi marqué qu’à Montréal !
D’où cette exposition, au contenu puisé aux Archives elles-mêmes : photos, affiches, journaux « grand public »; et surtout les précieux périodiques communautaires de l’époque : Québec gai (QG), Le Berdache, Attitude, Sortie, Le Petit Berdache, Rencontres gaies (RG), Cruise, puis Fugues à partir d’avril 1984. De facture souvent modeste, leur contenu est très riche en mini-reportages, commentaires ou publicités. Sans compter leurs listes de lieux nocturnes, localisés sur de petits plans du quadrillage urbain, et dont l’éloquente juxtaposition rejoint une Ligne du temps intégrée au contenu de l’expo.
Diffusé en début de projet via différentes infolettres, puis affiché dans les établissements pionniers et dans les pages de Fugues, mon appel à témoignages a permis de dénicher des photos inédites, et surtout de capter sur vidéo le témoignage de sept acteurs de l’époque. Ces documentaires vidéo inédits fait partie intégrante de l’expo, dont le graphisme est l’œuvre de Jean Logan. Sans la prétention de couvrir toute l’Histoire du Village – et encore moins de ses gens – le projet se veut avant tout une mise en valeur d’archives, concentrée sur les années ayant précédé la « fondation » du quartier, et celles l’ayant immédiatement suivi.
Quel improbable accouplement de facteurs aurait, il y a cinq décennies, engendré ce territoire urbain qui ensuite emblématisera non seulement ses propres communautés; mais au-delà, l’identité de la ville elle-même ? C’est l’interrogation à laquelle, après plus d’un millier d’heures de fouille, cette présentation tente de livrer des éléments de réponse.
François Bellemare
Commissaire de l’exposition L’émergence du Village gai (1974-1990) aux AGQ

