Mercredi, 20 mai 2026
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    Javier Ponce Gambirazio, être archiviste marica au Pérou

    Né en 1967 à Lima et déjà auteur de 14 romans, l’auteur explique le titre de son livre Crónicas maricas, aux éditions Planeta de Libros : « Depuis longtemps circule en espagnol le mot maricón, désignant péjorativement un homme efféminé, faible, peureux; et par extension un homosexuel — alors que face à l’homophobie de jadis, il nous fallait être tout sauf peureux ! Puis au début du XXe siècle en est découlé le surnom marica, forgé au sein même de la communauté en une volonté de saisir cette insulte pour la retourner comme un gant, en un usage ironique au ton revendicateur. C’est le terme qu’enfant, j’entendais des ainés de la communauté… bien que les médias d’alors ne parlaient d’homosexualité que dans leurs sections de faits judiciaires : assassinats entre amants, scandales pédophiles, etc. »

    Que s’est-il passé au XXe siècle pour que les homosexuels puissent passer du péché au crime, puis du crime à la pathologie, enfin de la pathologie à incarner une nouvelle mode ? «Pendant que quelques bars accueillaient discrètement la jeunesse marica au prix d’interventions policières répétées, souligne Javier, certains coiffeurs renommés (et sans doute protégés par leur clientèle de la haute société de Lima) ont joué un rôle d’ambassadeurs dans l’émancipation homosexuelle qui s’amorçait alors au Pérou.»

    Adolescent, Javier découvre que la Revista Cinco, un banal périodique de porno hétéro en vente légale, incluait aux dernières pages une section de petites annonces de rencontres. Prisée par la communauté homo, cette section devint Carnet gay, reprenant le terme emprunté à l’anglais — qui lui-même l’avait jadis puisé au français. « Je conservais les numéros de la revue d’abord pour les louer à mes camarades à l’école secondaire; ce petit commerce de pornographe s’est avéré la fondation de mes archives ! »

    L’époque des transformistas
    Puis en 1981, Mario Carozzi ouvre la première discothèque ouvertement gaie de Lima, et y présente des spectacles de transformistas, équivalant des personnificateurs féminins du Québec de la même époque. Ce genre culturel lança la carrière de plusieurs artistes péruviens, comme Coco Marusix, iconique pionnière de la communauté trans, ou Ernesto Pimentel, dont le fantasque personnage de la Chola Chabuca alliait transidentité et héritage autochtone. Dans un sens, leur extravagance scénique protégeait cette génération d’avant-garde de la brutalité policière. »

    Armé de la caméra de son père, le jeune Javier commence à capter sur pellicule ces performances. « Le caractère ultra-marginal des établissements gais rendait largement improbable toute diffusion postérieure, alors on laissait sans objection ma caméra tourner. Sans l’avoir prémédité, j’archivais alors les débuts sur scène d’artistes qui passeront ensuite à la célébrité de la télévision grand public, autant que je documentais l’effervescence de ma propre génération, celle qui a réussi à passer de l’ombre à la lumière. »

    Un devoir de mémoire : archiver !
    Parallèlement, la mouvance lesbienne semble avoir été plus discrète. « Il y avait des lieux de rencontres pour femmes à Lima, comme jadis El Danker, El Huara, La Ferrateria; ou plus tard Lolas, La Cede ou El Kistch. Mais faute de clientèle soutenue, aucun n’a traversé le temps. Il a aussi un aspect de grande discrétion, presque endogamique, propre aux regroupements lesbiens, qui explique peut-être le moindre volume d’archives dont on dispose maintenant. »

    « Je filmais également les séances de camerino, ces concours de beauté auxquels je participais dans ma jeunesse gaie, et qu’organisaient chez eux les homos âgés, que j’interviewais ensuite. Par leurs anecdotes confiées à ma caméra, ces hommes nés au début du XXe siècle ont ainsi pu, pour remplir un devoir de mémoire, témoigner d’une réalité révolue. »

    Le patient travail de conservation (collections de revues, films, affiches de spectacle) a fini par constituer de véritables archives, accordant à son initiateur un statut de référence dans les communautés LGBT. « Pour assurer leur pérennité – et bien conscient que je mourrai un jour — j’ai tenté de les céder à une institution péruvienne : Bibliothèque nationale du Pérou, Archives Riva-Agüero, Université catholique… Mais aucune n’a accepté ! Si bien que j’ai plutôt pris contact avec le Centre Arkhé en Espagne, spécialisé en archives LGBT. » Un peu dommage que ça quitte le continent, non ?

    La chronique, cet ornithorynque littéraire
    Le style d’écriture des deux volumes de Crónicas maricas déborde d’envolées de ce genre : « Que s’est-il donc passé au XXe siècle pour que les homosexuels puissions passer du péché au crime, puis du crime à la pathologie, enfin de la pathologie à incarner une nouvelle mode ? ». Mon invité dresse une comparaison surprenante : « Comme l’ornithorynque (cet animal australien au carrefour de différentes branches zoologiques : bec de canard et queue de castor, pondant des œufs mais allaitant ses petits), la chronique campe au carrefour littéraire du roman, de l’archive, du discours et de l’essai. Ce qui permet à ma plume de s’éclater ! »

    Combinant une impressionnante richesse culturelle (musées, universités, littérature, musique) à un persistant conservatisme social, la société péruvienne livre une image contrastée. D’un côté l’homosexualité y est décriminalisée depuis cent ans; de l’autre les minorités y bénéficient de moins d’avancées que dans les autres pays d’Amérique du Sud. Y persiste l’absence légale de statut matrimonial pour conjoints de même sexe.

    Alors que gronde de partout la menace de graves reculs, l’actuelle jeunesse LGBT réalise-t-elle que le terrain qu’elle foule lui a été laborieusement aplani par les générations antérieures ? Volontiers polémiste, Gambirazio dénonce sans gêne l’hypocrisie actuelle au Pérou. « Nos institutions arborent le drapeau arc-en-ciel pour la Fiesta del Orgullo (Fête de la Fierté)… puis rangent notre visibilité au placard le restant de l’année. Un peu plus de cohérence de leur part serait bienvenue ! Sans compter l’absence presque totale de financement pour le travail de mise en valeur de nos archives. De plus, alors que gronde de partout la menace de graves reculs, l’actuelle jeunesse LGBT réalise-t-elle que le terrain qu’elle foule lui a été laborieusement aplani par les générations antérieures ? »

    Éviter de servir de « marchandise politique »
    Cette impressionnante mission d’archivage des mémoires LGBT, Javier Ponce Gambirazio la mène à bonne distance des mouvements politiques de son pays, dont il se méfie. « Prenons par exemple l’absence de reconnaissance légale des couples homosexuels. La droite prétend protéger l’électorat conservateur du danger que représenterait la pleine reconnaissance de nos droits. Et la gauche nous instrumentalise par des promesses d’avancées qu’une fois au pouvoir, elle se dépêche d’oublier. Les communautés LGBT doivent se garder des uns comme des autres pour éviter de servir de marchandise politique… tout en maintenant la pression publique jusqu’à ce que la classe politique TOUTE ENTIÈRE n’ait plus d’autre choix que d’amener le Pérou au niveau des pays voisins. »

    Et pourquoi donc la capitale péruvienne (10 millions d’habitants) n’a pas vraiment de quartier gai ? « Autre conséquence du conservatisme de notre société ! Malgré qu’historiquement, on ait connu une certaine concentration de lieux nocturnes dans l’arrondissement de Miraflores (où se déroule notre entrevue), jamais cette zone ne s’est développée au niveau de Chapigay, par exemple — le quartier gai de Bogota, en Colombie. Alors, pour connaitre l’ambiance d’un véritable village gai, je devrais peut-être aller visiter… celui de Montréal ? »
     
    François Bellemare Commissaire de l’exposition L’Émergence du Village gai (Montréal 1974-1990), produite par les Archives gaies du Québec, et auteur du roman La renaissance de L’Interlope, François Bellemare est également membre de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).

    INFOS | Pour suivre Javier Ponce Gambirazio sur Instagram: https://www.instagram.com
    Et sur Youtube: https://www.youtube.com

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