Mardi, 25 janvier 2022
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    DES CORPS ET DES HOMMES : “ILS” de Franck Delorieux / “AVEC BASTIEN” de Mathieu Riboulet

    Voici deux brefs livres dont le corps est au centre de l’intrigue. Je dirais même: deux livres dont la matière est le corps: le corps physique, le corps sensuel, le corps désirable, le corps sexuel. Le corps dans ses moindres replis, dans ses moindres détails: sa voix, sa peau, ses poils, sa verge, son cul. Tout y est: la sueur, la salive, le sperme, l’urine; ça mouille et c’est humide. Le corps dans tous ses secrets et dans toutes ses intensités. 

    Ils de Franck Delorieux est l’exemple le plus frappant, le plus pertinent, le plus exaltant, de ce corps dans tous ses états. Ce premier récit de cet essayiste français montre deux garçons en train de faire l’amour. Ils ne sont pas identifiés. Ils sont deux, ils sont «ils», avec chacun son corps, qui pourrait indifféremment être celui de l’autre tant ils se confondent.

    Homocorporels. Même corps, si on veut. Même chair, même membre. Franck Delorieux, ne leur donnant pas de nom, fait se confondre leurs voix : «Ils entraient par la voix dans le plaisir de la chair.» Cela ressemble à une confession, le narrateur commentant une nuit d’amour (commentaire mis dans une typographie différente). Un des deux garçons nous envoie ainsi une sorte de lettre. Mais l’autre est autant que lui, tant les détails nombreux de ce qu’ils font se fondent en un seul chant.

    Leur désir n’est qu’une précipitation chimique: ils se dissolvent, s’annulent, chacun s’évanouissant dans le corps de l’autre. Ils sont interchangeables dans leur fête amoureuse, sexuelle. Ils est la description exacte d’un rapport sexuel, moment par moment, avec une précision anatomique presque hallucinante. Pourtant, dans ce récit qu’on peut presque toucher tant tout est physique, palpable, langoureux, brûlant et imprégné de liquides, rien de provocateur ni de scandaleux.

    L’impudeur se fait innocence, l’indiscrétion est attirante, sans pourtant rendre le texte facile ou tape-à-l’œil. Malgré que les corps se mélangent, s’harmonisent, se tendent et jouissent, c’est pourtant un texte froid, distancié, désocialisé, car tout y est machine, mécanique, sorte de gymnastique sexuelle avec les efforts qui font dégouliner la sueur et le sperme.

    Sans apprêt, sans concession aux sentiments ou à la sentimentalité, sans poésie et très cru, le sexe, il y a seulement ça, le sexe: la queue travaille, fouille le cul, éjacule, indéfiniment, indifféremment. Par une écriture «blanche», au degré zéro, le sexe de chaque «il» ne nous appartient pas.

    Mathieu Riboulet dans Le Corps des anges, 2016

    Totalement différent est le huitième livre de Mathieu Riboulet, Avec Bastien. Le sexe y est pourtant, avec tous ses attirails et ses lieux (backrooms et plateaux de cinéma pour films pornos). Autant Delorieux pouvait se comparer à un Sade, autant Riboulet pourrait être rapproché d’un Genet.

    Ici, la sexualité n’est plus anonyme. Elle est chargée d’humeurs, de singularité, d’amour. Riboulet joue du mystère, cherche ce qui est caché, tente de dévoiler le désir dans l’ardeur et l’obsession. Le sexe semble être chez lui le chemin de la rédemption. Il y a quelque chose de christique dans sa recherche de l’être idéal, de l’âme sœur, dans ce Bastien, acteur de films pornos, qui ne cessera de le hanter depuis qu’il l’a vu dans un backroom en train de répandre son foutre sur le visage d’un autre jeune homme. L’image de Bastien ne le lâche plus, lui rappelle son passé à la campagne, le lycée, et surtout Nicolas, lorsqu’enfant il en est tombé amoureux.

    Le narrateur s’interroge aussi sur la représentation de la sexualité, se demandant comment ce qui était privé est devenu public. Une nouvelle porosité sociale imbibe les gens, il n’y a plus de barrières entre les corps, une mutation se produit dans la glorification de la jouissance sans limites et, pourtant, la liberté et la pensée n’y gagnent aucun terrain.

    Le narrateur de Riboulet est un moraliste, chez qui le mal veut dire encore quelque chose. L’image de Bastien est pour lui plus qu’un fantasme: elle est une vision religieuse, mystérieuse et symbolique. Tout en mélangeant crudité des termes et envolées poétiques (parfois obscures), Mathieu Riboulet est encore dans la tentation du péché, l’envie de transgression, dans le désir de s’échapper du trivial et du terrestre pour qu’enfin le corps devienne une âme. Son livre est une oraison.

    ILS / Franck Delorieux. Paris: Le temps des cerises, 2010. 89 p. (coll.: Les Lettres françaises)

    AVEC BASTIEN / Mathieu Riboulet. Lagrasse: Verdier, 2010. 125p.

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